Le lundi

Ce lundi-là n'était pas un lundi comme les autres. C'était un jour de revanche, et une revanche, ça se prépare comme une réunion : la tenue, l'heure, la tête qu'on va faire.

J'ai sorti le tailleur noir du placard. Jupe droite qui s'arrête au genou, veste cintrée, chemisier de soie blanc, escarpins, collants opaques. Chignon serré. Maquillage neutre, lèvres nude, regard clair. Une femme propre. Une femme armée. Une femme dont personne, au bureau, ne devinerait le dimanche.

La marque du dimanche était encore là, deux points rouges sur le côté du cou. J'ai mis du fond de teint, ça n'a rien caché, alors j'ai laissé mes cheveux sur mon col. Personne ne remarque une femme de quarante ans qui ne s'attache pas les cheveux.

Les enfants se sont levés en traînant. Ma fille révisait ses fractions à la table de la cuisine et elle m'a demandé de l'interroger ; je lui ai promis pour le soir. Mon fils a cherché sa trousse pendant dix minutes, elle était dans son cartable. Marc a fait le café, comme tous les matins depuis des années, et c'est ce détail-là qui m'a serré la gorge, pas le reste.

Je suis arrivée au bureau à sept heures quarante. Je voulais être là la première. Je voulais la voir entrer, la regarder marcher jusqu'à sa place, l'observer poser son sac et allumer son écran.

Sophie est arrivée trente minutes plus tard. Elle a salué tout le monde comme elle salue tout le monde, avec cette voix qui traverse l'open space. Elle m'a saluée aussi, et je lui ai rendu son bonjour avec un sourire tenu, propre, sans un pli.

Elle m'a regardée deux secondes de trop. J'ai vu passer l'étonnement sur son visage. Elle attendait une femme en miettes, une femme qui baisse les yeux, une femme qui réclame des explications. Elle est tombée sur une collègue qui avait préparé sa journée.

À la pause de dix heures, elle est venue avec son café. Elle a attaqué tout de suite : la soirée, samedi, Karim, tout.

« Franchement, samedi, c'était… »

« Marrant », j'ai dit.

Un mot. Elle est restée la tasse en l'air, la bouche ouverte sur la fin de sa phrase, et la fin n'est jamais venue. Elle a regardé son café, elle a regardé l'open space, elle a fini par répéter : « Ouais. Marrant. » Puis elle est retournée à son poste.

À midi, un mail de Christelle, la RH : les entretiens annuels de novembre, un tableau à remplir avant vendredi. Je l'ai rempli en dix minutes. Question 4 : « Comment évaluez-vous votre équilibre vie professionnelle, vie personnelle ? » J'ai coché « satisfaisant ».

À dix-huit heures, j'ai trouvé une excuse pour éviter le trajet du soir en voiture avec Sophie. Une course urgente, imprévue, qui n'existait pas. Je me suis excusée deux fois, j'ai souri, j'ai pris mes clés et je l'ai laissée seule avec ses questions.

À la maison, ma fille m'attendait avec son cahier. Je l'ai interrogée sur les fractions pendant vingt minutes en corrigeant ses erreurs. Elle a fini par me dire : « Tu es bizarre quand tu expliques. » J'ai répondu que j'étais fatiguée. Marc a mis un documentaire sur les volcans. Je n'en ai pas vu une image.

Le mardi

Le mardi, c'est le jour de la clé sous le paillasson. Sept heures. Depuis un an, mon mardi commence par une porte qu'on pousse sans sonner et par un homme qui m'attend en buvant son café.

J'avais préparé ma tenue la veille, sur la chaise de la chambre : un jean beige taille haute, un chemisier de coton blanc ouvert sur trois boutons, des ballerines beige. En dessous, une culotte de dentelle blanche. Cheveux détachés, ondulés. Un parfum discret, presque innocent. J'avais posé ma matinée : j'avais dit à Christelle que j'avais un rendez-vous médical du côté de Metz, et elle m'avait souhaité bon courage avec un smiley.

J'étais venue avec une idée précise en tête. Je voulais le prendre dans ma bouche, le sucer, le lécher, l'avaler, tout garder. C'était mon mardi, c'était mon heure, et personne ne me l'enlèverait.

J'ai fait la route sans radio. J'ai monté l'escalier que je connais par cœur maintenant — quatorze marches, la rampe qui colle, la lumière qui grésille au deuxième. Devant sa porte, j'ai regardé sous le paillasson.

Pas de clé.

La première fois depuis un an. J'ai frappé. La porte n'était pas fermée : elle a cédé sous ma main, et je suis entrée.

À genoux

Il était assis dans le fauteuil, torse nu, jambes écartées. Et devant lui, à genoux entre ses cuisses, il y avait une tête qui montait et qui descendait.

Émeline. Petite culotte noire, t-shirt blanc remonté sur les reins, cheveux châtains bouclés en bataille, yeux verts fermés. Ses mains étaient posées à plat sur les cuisses de Karim, deux mains qui avaient l'habitude. Elle le suçait avec application, sans se presser, et le bruit que ça faisait dans la pièce était le bruit de ma place.

Karim m'a fait signe d'approcher. Émeline n'a pas bougé d'un millimètre. Elle ne m'a pas regardée, elle ne s'est pas arrêtée, elle ne m'a même pas vue.

« Elle est moins bavarde avec une sucette dans la bouche. »

Émeline a éclaté de rire. Un rire franc, de gorge, un rire de fille qui s'amuse vraiment. « Arrête ! » a-t-elle dit, et elle a repris.

Karim lui a tapoté l'épaule. Elle s'est relevée et elle est allée s'asseoir sur le canapé, jambes croisées, sans remettre son t-shirt. Il m'a regardée.

Il n'a pas désigné le sol. Il a dit : « À genoux. » Un mot. Je n'ai pas eu besoin du geste, et c'est ça qui m'a fait honte.

Je me suis exécutée. C'est le mot : exécutée. J'ai posé les genoux sur le carrelage. Le sol était dur et froid, j'ai senti le froid monter dans mes cuisses, et je ne l'ai pas senti longtemps. J'étais à genoux dans la pièce où, la veille, j'avais expliqué les fractions à ma fille.

J'ai commencé par deux coups de langue timides. J'avais la bouche sèche, la nuque raide, et une femme de vingt-six ans qui me regardait faire depuis le canapé.

« Elle est trop timide, ta soumise. Tu ne l'as pas éduquée comme il faut. »

C'est Émeline qui a dit ça, sans méchanceté apparente, comme on commente un plat trop salé. Karim m'a pris la tête à deux mains et m'a remise au bon endroit.

Karim, sans se retourner : « Ce n'est pas toi qui la juges, Emi. C'est moi. »

Puis la claque est arrivée. C'est Émeline qui l'a donnée. Elle s'est levée, elle s'est penchée au-dessus de moi et elle m'a giflée du bout des doigts, sur la joue gauche, pas assez fort pour faire mal, assez pour faire comprendre. « Voilà. Maintenant, tu as le bon rythme », a-t-elle dit en se rasseyant.

Je me suis appliquée. J'ai ouvert la bouche, j'ai enroulé ma langue, j'ai creusé les joues. Je le faisais mieux qu'elle et je le savais, et je voulais qu'il le sache aussi.

Émeline a retiré son t-shirt. Sa poitrine est plus grosse que la mienne, plus ronde, plus ferme, avec des tétons roses qui pointaient. Elle s'est penchée vers Karim et elle l'a embrassé sur la bouche, puis dans le cou, puis sur la poitrine. Il lui a rendu son baiser, il a pris ses seins dans ses mains, il les a pétris et pincés, tranquillement, pendant que j'avais encore sa queue dans la bouche.

Une jalousie monstrueuse m'a traversée. Pas dans la tête : dans les jambes et dans le ventre. Je me suis mise à le sucer comme on travaille, vite et fort, sans respirer.

Elle s'est levée, elle m'a écartée d'une main posée sur mon front, comme on écarte une branche, et elle s'est installée à califourchon sur lui.

Elle l'a pris dans sa chatte en une seule fois. Elle s'est empalée lentement, les yeux fermés, la tête en arrière, et elle a commencé à rouler des hanches. Ce n'était plus ma bouche, ce n'était plus mon mardi. J'étais à genoux par terre, à cinquante centimètres, et je regardais une autre femme baiser mon amant.

Elle a joui avec un cri aigu, les deux mains appuyées sur la poitrine de Karim. « Ça vient, Emi… » a-t-il dit. Elle s'est retirée, les jambes tremblantes, en riant.

Et il s'est tourné vers moi.

« L. Viens là. »

Je n'ai pas eu le temps de me relever. Il s'est penché, il m'a attrapée par les cheveux, à la racine, à la poignée qu'il connaît, et il m'a tirée entre ses jambes, le visage à hauteur de sa queue. J'étais déjà à genoux : il n'a eu qu'à me placer. Deux mouvements de poignet, et j'étais exactement là où il voulait.

Il a terminé sur mon visage. Sur la joue, sur les lèvres, sur le menton, un peu dans les cils. Les yeux fermés, la bouche ouverte, j'ai tout reçu sans bouger, comme on reçoit une punition qu'on a méritée.

Le goût est arrivé après. Salé, tiède, un peu amer. Je suis restée à genoux, le visage plein, et j'ai entendu Émeline se lever et marcher vers la salle de bain. Elle est revenue tout de suite. Karim y est allé à son tour. Et je suis restée seule avec elle.

L'après

Émeline s'est accroupie devant moi. Elle m'a pris le visage à deux mains, ses paumes étaient fraîches, et elle a incliné ma tête sur le côté.

Puis elle m'a léchée. La joue gauche, la joue droite, la lèvre supérieure, le coin de la bouche, le menton. Sa langue était douce et précise, elle prenait son temps, elle ramassait tout et elle ne s'arrêtait pas. Elle m'a nettoyée comme on nettoie un enfant qui s'est renversé du chocolat sur la figure. Sauf qu'elle ne nettoyait pas : elle gobait. Chaque trace. Chaque goutte.

Karim est revenu dans l'embrasure de la porte, une serviette autour de la taille, et il a regardé ça sans rien dire. Puis il a donné une claque sur les fesses d'Émeline en l'appelant Emi, et elle a ri, un rire clair, un rire de victoire.

Moi, je n'ai pas bougé. J'avais encore le goût dans la bouche et les genoux marqués par le carrelage. Et j'étais mouillée. C'est ça que je n'ai jamais raconté à personne : j'étais trempée jusqu'à la culotte de dentelle, à genoux, pendant qu'une autre femme me léchait le visage.

Émeline a remis son t-shirt blanc, et rien d'autre. Elle s'est assise sur le canapé, jambes croisées, pieds nus, ongles soignés, sourire aux lèvres. Karim a passé un short. Moi, je suis restée à genoux par terre, devant eux deux.

Personne ne parlait. À trois dans une pièce, une minute de silence, c'est très long.

Le goût était encore là, et ce goût-là ne partait pas. Je n'osais pas bouger, je n'osais pas parler, j'attendais qu'on me dise quoi faire. C'est mon état normal depuis un an : j'attends qu'on me dise.

La révélation

« Sophie est bien ma cousine », a dit Émeline.

Sa voix était douce et sans émotion, comme si elle racontait la météo. Elle a continué en jouant avec une mèche de ses cheveux.

« Elle m'a appelée samedi matin, en panique. Elle ne savait plus comment se sortir de ce qu'elle avait promis. C'est moi qui ai proposé de venir. »

« Elle t'a dit quoi ? »

« Qu'il y aurait un ami de Laura. Un type un peu sûr de lui, qui aimait diriger. Rien d'autre. »

« Elle t'a menti. »

« Sur lui, oui. Elle ne savait pas que je le connaissais. Et quand elle a dit son prénom à la porte, j'ai tout compris. » Elle a regardé Karim et ils ont souri tous les deux du même sourire, un sourire que je ne connaissais pas, un sourire qui disait qu'ils partageaient quelque chose avant moi.

« On a bossé six mois ensemble, il y a un an et demi. » Elle a haussé une épaule. « Deux nuits à l'époque. Et une samedi. Trois en tout, si tu comptes. »

« Et toi, elle m'a dit que tu étais une manipulatrice perverse qui profitait de sa naïveté. »

Les mots m'ont frappée en plein ventre. C'est ce que Sophie pense de moi. C'est ce que Sophie dit de moi, à sa cousine, dans une voiture, un samedi soir, pendant que je cherchais du pain au supermarché.

Karim m'a regardée longtemps, puis il a parlé, doucement, presque tendrement.

« On va lui faire payer son insolence. Emi va nous aider à la remettre à sa place. »

Emi. Le surnom. Un surnom intime, un surnom à eux, un surnom que je n'aurais jamais.

« Je la prépare pour vous », a dit Émeline. « Samedi, ou le week-end d'après. Je vous dirai quand. »

Elle a dit ça tranquillement, et j'ai compris que la chose était décidée. Ce n'était pas une menace lancée à table, c'était un rendez-vous. Sophie serait convoquée ici, dans cet appartement, par cette femme-là, et moi je serais dans la pièce.

« Et moi ? »

« Toi, tu continues à jouer la copine. Tu ne dis rien, tu ne fais rien de plus, et tu me répètes tout ce qu'elle raconte. Évite juste de trop parler. »

J'ai hoché la tête. J'aurais pu dire non. Je n'ai pas dit non. Je ne sais plus si c'est parce que je ne pouvais pas ou parce que je ne voulais pas, et c'est exactement le genre de question qu'on ne se pose pas à genoux sur un carrelage.

Le mardi soir

Je me suis relevée en m'aidant du bord du canapé. Mes genoux ont craqué, deux marques rouges du carrelage étaient restées dessus, que le jean cacherait. J'avais encore le goût dans la bouche, salé, tiède, à la limite de la gorge. Je me suis rincé la bouche à l'eau du robinet, longtemps, en crachant dans le lavabo. J'ai pleuré deux secondes dans le rétroviseur, et je me suis recoiffée.