Un matin, je me réveille et je me regarde dans le miroir. Je vois une femme que je ne reconnais pas. Pas à cause de Karim. Pas à cause de la honte. À cause de ce que j'ai découvert en moi. Cette part de moi qui aime l'abandon, qui aime la soumission, qui aime être contrôlée.

Il est 6h20. La salle de bain est froide. Marc dort encore. C'est le seul moment où je peux me regarder sans témoin.

J'essaie de comprendre d'où ça vient. Est-ce que j'ai toujours été comme ça ? Est-ce que c'est Karim qui a réveillé quelque chose ? Est-ce que c'est mon mariage, mon ennui, ma vie rangée qui m'ont menée là ?

Je commence à explorer cette part de moi. Pas avec Karim. Seule. Dans mes pensées, mes rêves, mes désirs. Je lis des livres. Je cherche des réponses sur Internet. Je commence à comprendre que ce n'est pas seulement une relation avec Karim. C'est une relation avec moi-même.

Un jour, il m'a proposé un jeu. Il voulait que je l'appelle "Maître". Pas juste une fois, pas juste pendant l'acte. Il voulait que je l'appelle comme ça tout le temps. Et il voulait que je commence à faire des choses qu'il me demande, en dehors de nos rendez-vous. Des choses que personne ne saura. Des choses qui ne me concernent qu'à moitié.

"Si tu m'appelles Maître, tu ne discutes plus. Jamais. Même quand tu as mal."

J'ai glissé le téléphone dans la poche de mon manteau de travail. Pour l'avoir sur moi toute la journée.

J'ai lu ce message dix fois. Peut-être vingt. Le téléphone sur la table de nuit, la respiration de mon mari à côté, régulière.

Mon cœur battait trop vite. Mes doigts tremblaient. Mais au fond de moi, il n'y avait pas de peur. Il y avait autre chose. Une excitation que je ne pouvais plus nier.

Je me suis levée. Je suis allée dans la salle de bain. Je me suis regardée dans le miroir.

La femme qui me regardait avait les joues rouges. Les yeux brillants. Elle souriait.

Oui, je suis prête.

J'ai pris le téléphone. J'ai tapé : “Oui, Maître. Que veux-tu que je fasse ?”

J'ai envoyé.

Et j'ai attendu.

Quelques minutes plus tard.

“Bonne fille. Voici ta première règle. À partir de maintenant, chaque matin, tu m'enverras un message. Un seul. Pas un mot. Pas une photo. Juste un emoji. Un petit cœur rouge. Pour me dire que tu penses à moi. Que tu es à moi. Même le matin, même avant ton café, même avant ton mari.”

J'ai relu le message. Un emoji. Un petit cœur rouge. Rien de plus.

J'ai ouvert le clavier. J'ai pris le cœur le plus simple. Le rouge, net, sans rien autour.

Je me suis demandé ce que mon mari dirait s'il voyait ce message. Je me suis demandé ce que ma mère dirait. Je me suis demandé ce que je dirais à la femme que j'étais il y a trois mois.

Puis j'ai fermé les yeux.

Le lendemain matin, je me suis réveillée, j'ai pris mon téléphone, et j'ai envoyé un petit cœur rouge à Karim.

6h38. La maison dormait, la cafetière n'était même pas lancée. J'ai regardé le petit cœur se poser dans la conversation, tout seul. Puis j'ai retourné le téléphone sur la table.

La sensation que j'ai ressentie en appuyant sur "Envoyer" était indescriptible. C'était une sorte de paix. Une reddition. Une acceptation.

Les règles se sont accumulées, doucement, presque imperceptiblement.

La première semaine : un cœur rouge chaque matin. La deuxième semaine : je devais lui dire "Maître" au moins une fois dans chaque message, même si le message ne parlait de rien. La troisième semaine : il m'a demandé de porter une culotte qu'il avait choisie pour moi, tous les jours. Pas pour lui, pas pour nos rendez-vous. Pour moi. Pour que je sache, même au travail, même au supermarché, que j'étais à lui.

Il l'a choisie sur la photo que je lui avais envoyée de mon tiroir, un dimanche après-midi, pendant que Marc était au rugby. La noire, en dentelle, celle du fond.

Je l'ai fait.

Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas comment expliquer ce qui m'a poussée à accepter. Peut-être que c'était la découverte de cette part de moi que je ne connaissais pas. Peut-être que c'était le plaisir de plaire, de me sentir exister dans le regard de quelqu'un. Peut-être que c'était juste l'ivresse de la chute.

Mais je l'ai fait.

Et chaque jour, je me réveillais un peu plus loin de la femme que j'avais été. Chaque jour, je m'enfonçais un peu plus dans ce rôle, dans cette identité, dans cette soumission.

Le samedi, le supermarché, le caddie, la liste de mon mari avec ses bières. Au rayon des surgelés, le froid me monte aux jambes et je pense à lui. Je reste cinq secondes de trop devant la porte ouverte.

Un soir, mon mari m'a regardée alors que je préparais le dîner. Il a dit : “Tu es bizarre, ces derniers temps. Tu souris plus. Mais tu es ailleurs.”

J'ai senti mon cœur s'arrêter. J'ai ouvert la bouche pour mentir. Pour dire que j'étais fatiguée, que j'avais des soucis au travail, que ce n'était rien.

Mais au lieu de ça, j'ai dit : “Je crois que je suis en train de me découvrir.”

Il m'a regardée, surpris. Il ne s'attendait pas à cette réponse. Il a haussé les épaules. “Tant mieux, alors.”

Il n'a pas posé plus de questions. Il n'a pas insisté. Il est retourné à son match en remontant le son.

Et j'ai senti, pour la première fois, un déchirement. Un vide entre ce qu'il voyait de moi et ce que j'étais vraiment.

Je me suis couchée ce soir-là en repensant à tout cela. À Karim. À ses règles. À la femme que je devenais. À mon mari qui ne voyait rien. À cette vie que je menais, qui ressemblait à une fiction.

Je me suis demandé : est-ce que je peux continuer comme ça ? Est-ce que je peux mener cette double vie indéfiniment ? Est-ce que je veux ?

Je n'avais pas de réponse.

Je me suis endormie en pensant au cœur rouge que j'enverrais le lendemain matin.