Ce que j'ai appris
Il y a une chose que j'ai apprise. Une chose que je voudrais dire à toutes les femmes. À toutes celles qui se taisent. À toutes celles qui cachent. À toutes celles qui portent seules le poids de leurs secrets.
Trouver quelqu'un à qui on peut tout dire. Tout. Sans peur. Sans jugement. Sans honte. C'est une délivrance. C'est une bouffée d'air. C'est une porte qui s'ouvre dans une pièce sans fenêtre.
Mais avant de trouver cette personne. Avant de trouver cette porte. Il faut traverser l'obscurité. Il faut traverser le silence. Il faut traverser la honte. Et ça, personne ne le raconte. Personne ne dit combien de temps ça prend. Personne ne dit qu'on y retourne. Encore. Et encore.
Avec Karim, je ne peux pas tout dire. Avec Karim, je suis soumise. Je suis obéissante. Je suis sa bonne fille. Je ne parle pas. J'exécute. Je ne pense pas. Je subis. Je ne suis pas moi. Je suis sa chose.
Avec mon mari, je ne peux pas tout dire. Avec mon mari, je suis une autre. Je suis la mère. L'épouse. La femme rangée. Je mens. Je cache. Je joue un rôle. Je fais semblant. Je ne suis pas moi. Je suis ce qu'il croit que je suis.
Avec ma thérapeute, je peux presque tout dire. Presque. Mais pas tout. Pas les détails. Pas les plugs. Pas les pipes du mardi. Pas les nuits avec Karim. Pas les marques sur ma peau. Pas les frissons dans mon ventre. Je dis des choses. Des choses vraies. Mais je ne dis pas tout. Je ne peux pas. Je ne veux pas. Je ne sais pas.
Mais avec Sophie. Avec Sophie, je peux tout dire. Absolument tout. Les secrets. Les mensonges. Les fantasmes. Les peurs. Les doutes. Les plaisirs. Les hontes. Les joies. Les chutes. Les relèvements. Tout. Sans peur. Sans jugement. Sans honte.
Sophie ne me juge pas. Sophie ne me condamne pas. Sophie ne me rejette pas. Sophie écoute. Sophie comprend. Sophie compatit. Sophie est là. Sophie est mon amie. Sophie est ma sœur. Sophie est… moi.
Et ça. Ça n'a pas de prix. Ça n'a pas de mots. Ça n'a pas de mesure.
Et pourtant. Il y a une chose que je ne dis pas à Sophie. Une chose que je cache. Une chose que je garde pour moi. Une chose que je ne peux pas avouer. Une chose que j'ai honte de ressentir. Une chose qui me fait peur.
Le sentiment de puissance.
Le vendredi
Vendredi. Midi. La pause déjeuner. Comme tous les vendredis. Comme tous les rituels. Sophie et moi. Dans un petit restaurant italien. Près du bureau. Une table au fond. Discrète. Tranquille. Une nappe à carreaux rouges et blancs. Une carafe d'eau tiède. Une odeur d'origan et de four. Dehors, trente-deux degrés. Le ventilateur du plafond tournait sans conviction.
Sophie a commandé une pizza napolitaine. Anchois. Câpres. Olives. Mozzarella. Tomate. Basilic. Une pizza forte. Une pizza salée. Une pizza qui lui ressemblait.
Moi. J'ai commandé une pizza végétarienne. Courgettes. Aubergines. Poivrons. Tomates cerises. Mozzarella. Basilic. Une pizza douce. Une pizza légère. Une pizza qui me ressemblait. Peut-être. Peut-être pas.
On a attendu. On a bu de l'eau. Sophie a pris un verre de vin blanc. Un premier. On a regardé les gens. On a parlé de tout. De rien. Du temps. Du bureau. Des collègues. Des vacances. Des projets. Des banalités. Des rires. Des sourires. Mon téléphone, posé face contre la nappe, à côté de ma fourchette.
Puis les pizzas sont arrivées. Chaudes. Fumantes. Appétissantes. On a commencé à manger. En silence. Puis Sophie a parlé.
« Alors raconte depuis mardi ! »
« Mercredi j'étais en télétravail. Et jeudi, un peu chargé. »
« Et moi jeudi, j'avais pris ma journée pour une petite cure thermale… J'en avais bien besoin… Et tu sais très bien pourquoi !! »
« La chance. Moi jeudi, une course sans fin… »
« Tu as fait quoi, jeudi ? »
« J'étais au bureau. Jusqu'à 15h. Et après… »
« Après, raconte ? »
« 45 minutes de trajet pour aller chez ma thérapeute. 40 minutes pour passer voir Karim. 30 minutes pour rentrer chez moi. Et préparer le dîner pour mes beaux-parents. Qui fêtaient leurs 40 ans de vie commune. »
La thérapeute
Jeudi. 15h45. Le cabinet. Le fauteuil vert. Le carnet. Les petites questions. Le rituel. Hélène Boisvert. Blonde. Les yeux bleus. L'accent canadien. Cette femme qui savait mettre à l'aise. Cette femme qui ne jugeait pas. Cette femme qui écoutait. Vraiment écoutait. Sa tasse de thé refroidissait toujours à moitié. La mienne aussi.
Je me suis assise. J'ai posé mon sac. J'ai croisé les jambes. J'ai respiré. Elle m'a regardée. Elle a souri. Elle a ouvert son carnet. Elle a tourné les pages. Elle a trouvé la mienne. Elle a posé son stylo. Elle m'a regardée.
« Comment allez-vous ? »
« Un peu mieux que d'habitude… »
« Vous êtes venue. C'est déjà quelque chose. »
« Oui. »
« De quoi voulez-vous parler aujourd'hui ? »
J'ai hésité. Une seconde. Deux secondes. Puis j'ai parlé. J'ai dit une partie de la vérité. Juste une partie. Juste ce que je pouvais. Juste ce que je voulais. Juste ce qui ne me brûlait pas trop les lèvres.
« Je continue à faire l'amour avec mon mari. Quand il me sollicite. Quand il en a envie. Quand il en a besoin. Je le fais. Je m'allonge. Je m'ouvre. Je le laisse faire. Mais l'excitation. Le plaisir. Le désir. Ils sont rarement au rendez-vous. Rarement. Presque jamais. Je fais semblant. Je gémis. Je jouis. Enfin, je fais semblant de jouir. Je fais ce qu'il attend. Je fais ce qu'il veut. Je fais ce qu'une épouse doit faire. »
« Et avec l'autre homme ? »
« Avec l'autre ? C'est différent. Je suis accro. Accro à ce gamin. Vingt-trois ans. Un gamin. Un gamin qui a le doigt sur le bouton. Un gamin qui peut mettre fin à cette relation. Pas moi. Lui. Un gamin qui a pénétré mon âme. Qui a mis à jour mes fantasmes. Mes fantasmes les plus profonds. Les plus refoulés. Les plus secrets. Ceux que je n'avais jamais avoués. Ceux que je n'avais jamais admis. Ceux que je ne savais même pas que j'avais. »
« Et ça vous fait quoi ? »
« Ça me rend folle. Et j'adore ça. Je suis terrorisée. Terrorisée que mon mari découvre. Terrorisée qu'il sache. Terrorisée qu'il me quitte. Terrorisée qu'il me détruise. Mais en même temps. L'excitation. L'excitation me fait honte. Honte de ce que je suis. Honte de ce que je fais. Honte de ce que je ressens. Je me dis que je suis une femme infidèle. Une vicieuse. Une fille de joie. Une salope. Une traîtresse. Une menteuse. Une mauvaise mère. Une mauvaise épouse. Une mauvaise femme. »
« Et vous le pensez ? »
« Parfois. Souvent. Tout le temps. Mais je continue. Parce que je ne peux pas arrêter. Parce que je ne veux pas arrêter. Parce que c'est plus fort que moi. Parce que c'est plus fort que la peur. Parce que c'est plus fort que la honte. Parce que c'est plus fort que tout. »
« Et vous voulez arrêter ? »
« Non. Et c'est ça le pire. Je ne veux pas arrêter. Je veux continuer. Je veux m'enfoncer. Je veux me perdre. Je veux… vivre. »
« Vivre comment ? »
« Vivre intensément. Vivre dangereusement. Vivre interdite. Vivre secrète. Vivre double. Vivre mensonge. Vivre fantasme. Vivre désir. Vivre plaisir. Vivre soumission. Vivre domination. Vivre… moi. »
« Et votre mari ? »
« Mon mari ? Mon mari ne sait pas. Mon mari ne saura jamais. Mon mari est un homme bien. Un homme gentil. Un homme qui m'aime. Un homme qui me respecte. Un homme qui me fait confiance. Un homme que je trompe. Un homme que je trahis. Un homme à qui je mens. Un homme que je… perds. Devant une télévision. Et qui ne me regarde jamais comme je suis. »
« Vous le perdez ? »
« Oui. Chaque jour. Chaque heure. Chaque minute. Chaque seconde. Je le perds un peu plus. Je m'éloigne un peu plus. Je m'enfonce un peu plus. Je m'éloigne de lui. Je m'éloigne de nous. Je m'éloigne de tout. »
« Et vous voulez le récupérer ? »
« Je ne sais pas si je veux le récupérer. Je ne sais pas si je veux le perdre. Je ne sais pas si je veux le quitter. Je ne sais pas si je veux qu'il me quitte. Je ne sais pas si je l'aime. Je ne sais pas si je l'ai aimé. Je ne sais pas si je l'aimerai. Je ne sais rien. »
« Laura… »
« Oui ? »
« Vous avez dit que ce jeune homme a pénétré votre âme. »
« Oui. »
« Qu'est-ce que ça veut dire ? »
« Ça veut dire qu'il me connaît. Mieux que je ne me connais. Ça veut dire qu'il sait. Ce que j'aime. Ce que je veux. Ce que je désire. Ce que je fantasme. Ce que je cache. Ce que je refoule. Ce que je mens. Il sait tout. Il voit tout. Il comprend tout. Il a ouvert des portes. Des portes que j'avais fermées. Des portes que j'avais verrouillées. Des portes que j'avais oubliées. Il a ouvert. Et il est entré. Et il s'est installé. Et il ne part plus. »
« Et vous aimez ça ? »
« J'adore ça. Et ça me terrifie. J'adore qu'il me connaisse. J'adore qu'il me comprenne. J'adore qu'il me guide. J'adore qu'il me domine. J'adore qu'il me possède. J'adore qu'il me soumette. J'adore qu'il me libère. Et ça me terrifie. Parce que je dépends de lui. Parce que je suis accro. Parce que je ne peux plus vivre sans lui. Parce que je ne peux plus respirer sans lui. Parce que je ne peux plus être sans lui. »
« Et lui ? »
« Lui ? Lui, il est là. Il est là quand je veux. Il est là quand j'ai besoin. Il est là quand je l'appelle. Il est là. Toujours. Il est là. »
« Et il vous aime ? »
« Il m'aime à sa façon. »
« Décrivez-moi cette façon. »
« Il m'aime comme un maître aime sa soumise. Il m'aime comme un propriétaire aime sa chose. Il m'aime comme un prédateur aime sa proie. Il m'aime comme on aime un objet. Un bel objet. Un objet précieux. Un objet rare. Un objet qu'on garde. Un objet qu'on utilise. Un objet qu'on possède. »
« Et vous ? Vous l'aimez ? »
J'ai marqué un silence. Un long silence. Puis j'ai répondu. Honnêtement. Totalement. Sans rien cacher. Sans rien omettre.
« Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne sais pas si je l'aime. Je ne sais pas si j'ai besoin de lui. Je ne sais pas si je suis amoureuse. Je ne sais pas si je suis dépendante. Je ne sais pas si je veux le quitter. Je ne sais pas si je veux qu'il me quitte. Je ne sais pas qui je suis. Je ne sais pas ce que je veux. Je ne sais rien. »
« C'est une réponse. »
« Ce n'est pas une réponse. C'est un aveu. »
« Un aveu de quoi ? »
« Un aveu que je ne sais pas. Que je ne sais plus. Que je ne sais rien. Un aveu que je suis perdue. Un aveu que je suis folle. Un aveu que j'adore ça. »
Les larmes sont venues. Je les ai laissées couler. Je n'avais plus la force de les retenir.
Hélène m'a tendu un mouchoir. Elle a attendu. Elle m'a laissée pleurer. Elle m'a laissée me vider. Elle m'a laissée respirer.
Puis elle a dit :
« Laura, vous n'avez pas à savoir. Pas aujourd'hui. Pas maintenant. Vous avez juste à être là. À parler. À ressentir. À comprendre. Le reste viendra. »
J'ai hoché la tête. J'ai essuyé mes larmes. J'ai respiré.
« Je crois que je suis perdue. »
« Je sais. Et c'est pour ça que vous êtes ici. »
La séance a duré une heure. Une heure à parler. À pleurer. À comprendre. À ne pas comprendre. À chercher. À ne pas trouver. À la fin, elle a reposé son stylo et elle a regardé la pendule. C'est toujours elle qui regarde la pendule. Jamais moi.
Je suis sortie. J'ai marché jusqu'à ma voiture. Je me suis assise. J'ai regardé le pare-brise. L'habitacle était brûlant. J'ai posé mes deux mains sur le volant. Elles tremblaient. J'ai pensé à Karim. À Sophie. À mon mari. À moi. À cette question qui tournait en boucle.
Est-ce que vous aimez cet homme, ou est-ce que vous aimez ce qu'il vous fait ?
Je n'avais pas de réponse. Mais je savais que je reviendrais. Pas pour guérir. Pas encore. Pour comprendre.
Chez Karim
Je suis arrivée. J'ai monté les escaliers. J'ai frappé. Il a ouvert. Il m'a regardée. Il a souri. Ce sourire qui disait qu'il savait. Ce sourire qui disait qu'il attendait. Ce sourire qui disait qu'il allait me prendre.
Je suis entrée. Je me suis agenouillée. Devant lui. J'ai pris sa queue. Dans ma bouche. Je l'ai sucée. Je l'ai léchée. Je l'ai masturbée. Il n'a rien dit. Il m'a laissée travailler. Sa main est venue sur ma nuque. Elle ne pesait pas. Elle signalait.
Puis il m'a prise en levrette. J'ai relevé ma jupe. J'ai posé mes avant-bras sur le canapé. Mes trous ont accueilli cette verge gorgée de vice. Cette queue qu'ils ont apprise à satisfaire. Je l'ai fait jouir. Il a joui. Dans ma chatte. Dans ma bouche. Sur ma langue. Au fond de ma gorge. J'ai avalé. J'ai tout pris. J'ai tout gardé.
Puis je me suis relevée. Je me suis rhabillée. Je l'ai regardé. Je lui ai dit. Doucement. Presque un murmure.
« J'étais jalouse. »
« Jalouse ? »
« Oui. Mardi. Avec Sophie. J'étais jalouse. Tu n'avais d'yeux que pour elle. Tu ne me regardais pas. Tu ne me touchais pas. Tu ne me parlais pas. Tu étais avec elle. Avec sa peau. Avec ses frissons. Avec ses soupirs. Avec ses gémissements. Avec elle. »
Il m'a regardée. Longuement. Intensément. Puis il a souri. Un sourire lent. Un sourire de maître. Un sourire de vainqueur.
« Tu étais jalouse. »
« Oui. »
« Et tu voulais quoi ? »
« Je voulais que tu me traites pareil. Je voulais que tu me prennes pareil. Je voulais que tu me baises pareil. Je voulais que tu me défonces pareil. Je voulais que tu me remplisses pareil. Je voulais… être elle. »
Il a souri. Il s'est approché. Il a posé sa main sur ma nuque. Il a appuyé. Juste ce qu'il fallait. J'ai frissonné.
Il a glissé une main dans mes cheveux. Il a incliné ma tête en arrière.
« Elle n'a rien pris. Elle a payé. Toi, tu es jalouse d'un jouet. »
« Tu m'aimes ? »
« À ma façon. »
« Quelle façon ? »
« La mienne. »
Il m'a embrassée. Un baiser sur les lèvres. Rapide. Doux. Tendre. Innocent. Puis il m'a laissée partir.
Je suis sortie. J'ai descendu les escaliers. J'ai retrouvé la rue. Le soleil. La vie normale. J'étais sur un nuage. Et sur mes lèvres, il y avait encore son goût de cèdre et de savon.
J'ai pleuré. Pas longtemps. Juste quelques larmes. Des larmes de jalousie. Des larmes de honte. Des larmes de tout ce que je ne pouvais plus démêler. Puis j'ai essuyé mes larmes. J'ai respiré. J'ai démarré.
Le dîner
Le soir. Je suis rentrée chez moi. Je me suis douchée. Je me suis habillée. Je me suis maquillée. Je me suis coiffée. J'ai préparé le dîner. Pour mes beaux-parents. Qui fêtaient leurs 40 ans de vie commune.
Un dîner. Un vrai. Une table. Des bougies. Des fleurs. Des cadeaux. Des discours. Des larmes. Des rires. Des souvenirs. Quarante ans. Quarante ans d'amour. Quarante ans de vie. Quarante ans de mensonges peut-être. Je ne sais pas. Je ne sais plus.
J'ai souri. J'ai fait semblant. J'ai joué mon rôle. La belle-fille parfaite. L'épouse parfaite. La mère parfaite. La femme parfaite. J'ai embrassé mes beaux-parents. Je les ai félicités. Je les ai complimentés. Je les ai remerciés. Je les ai aimés. Ou j'ai fait semblant de les aimer. Je ne sais plus. Je ne sais plus rien. Marc a porté un toast. Il a ri. Il a pleuré presque. Il ne sait pas. Il ne saura jamais.
Ma belle-mère a regardé mon assiette. Il restait la moitié du poisson. Elle a dit : « Tu n'as pas faim, ma chérie ? » J'ai dit que j'avais déjeuné tard. Elle a souri et elle a reposé sa fourchette.
Marc a levé son verre. Il a parlé de « quarante ans ». Quarante ans de patience. Quarante ans de fidélité. Quarante ans de rires. Tout le monde a applaudi. Moi, je pensais à leurs quarante ans de mensonges. Et aux miens. Les leurs avaient tenu quarante ans sans que personne ne les compte. Les miens ne tenaient plus qu'à un fil.
La pizza
Dans le restaurant, Sophie avait fini la moitié de sa pizza. Moi, la mienne refroidissait. Elle a reposé sa fourchette. Elle a essuyé ses doigts. Elle a attendu. Alors j'ai continué. Je lui ai raconté mes hontes et mes doutes. Le rendez-vous chez la thérapeute. Pour parler. Pour l'écouter. Pour me rassurer. Puis le passage chez Karim. Pour le faire jouir. Pour surtout me sentir puissante. Parce que mardi, elle avait pris toute son attention. Et parce que je voulais récupérer ma place. Je ne voulais pas qu'il me traite comme avant. Je voulais qu'il me traite comme elle. Qu'il me prenne comme elle. Qu'il me défonce comme elle. Je voulais reprendre ma place. Ma place à moi. Au sol, devant lui.
« Laura… »
Je lui ai dit qu'il avait dit qu'il m'aimait.
« Il t'a dit qu'il t'aimait ? »
« Il a dit : à sa façon. »
« C'est-à-dire ? »
J'ai haussé les épaules. Un geste à moi. Un petit geste de rien.
« Comme on aime un objet. Un bel objet. Un objet qu'on garde. »
Elle a bu une gorgée de vin blanc. Elle a regardé par la vitre. Un couple passait sur le trottoir avec une poussette. Elle a regardé la poussette longtemps. Puis elle est revenue à moi.
La cure thermale
« Et toi ? » j'ai demandé à Sophie. « Ta cure thermale ? »
« C'était… intense. Très intense. J'avais besoin de me retrouver. De me détendre. De me vider la tête. De penser à autre chose. De penser à moi. J'ai pris un soin du corps. Un gommage. Un massage. Un bain. Une relaxation. Tout. Absolument tout. »
« Et ? »
« Et ça m'a fait du bien. Beaucoup de bien. J'ai repensé à mardi. À tout ce qui s'est passé. À tout ce que j'ai fait et subi. À tout ce que j'ai ressenti. À tout ce que j'ai découvert. »
« Sophie… »
« J'ai compris quelque chose. Quelque chose d'important. Je ne suis pas seule. Car tu es là. Et tu ne seras jamais seule. Car je suis là. »
Ça m'a touchée. Les mots de Sophie. J'avais des larmes de joie intérieure. Qui ne voulaient pas sortir de mes yeux. J'ai serré le bord de la nappe. J'ai respiré. L'odeur d'origan me montait à la tête et, sous la table, mes genoux se sont rapprochés l'un de l'autre. Comme chaque fois que je pense à lui. Comme chaque fois que je pense au mardi.
Le sentiment de puissance
Et moi. Pendant qu'elle parlait. Pendant qu'elle racontait. Pendant qu'elle se livrait. J'ai senti quelque chose. Quelque chose que je ne connaissais que trop bien. Quelque chose que j'aimais. Quelque chose que je savourais.
Un sentiment de puissance. De maîtrise. De contrôle.
Comme si l'image de mes fantasmes était face à moi. Comme si mes désirs les plus profonds prenaient vie devant mes yeux. Comme si j'étais la marionnettiste d'un spectacle que j'avais écrit. Comme si j'étais l'architecte d'un monde que j'avais construit.
Sophie était là. Devant moi. En train de me raconter. Et moi j'étais dans un monde parallèle. Un monde où je suis la maîtresse du jeu.
En jouant le rôle de l'amie. De la confidente. De la sœur. Mais à l'intérieur. À l'intérieur de moi. Je jubilais. Je savourais. Je triomphais. Je regardais ses mains. Ses mains qui tremblaient encore un peu quand elle parlait de lui. Les mêmes mains qu'elle pose sur son clavier tous les matins.
Parce que c'était moi qui l'avais amenée là. C'était moi qui l'avais préparée. C'était moi qui l'avais tentée. C'était moi qui l'avais fait tomber. Et c'était moi qui la regardais se relever. Et c'était moi qui la regardais vouloir peut-être y retourner.
C'était moi. Laura. La femme rangée. La mère de famille. L'épouse modèle. L'employée. C'était moi. Laura. La soumise de Karim. La bonne fille. La salope docile. C'était moi. Laura. La tentatrice. La piégeuse. La maîtresse. C'était moi. Laura. Toutes ces femmes à la fois. Toutes ces femmes en une. Toutes ces femmes. Moi.
Et ce sentiment. Ce sentiment de puissance. De maîtrise. De contrôle. Il me grisait. Il m'enivrait. Il me transportait. Et il me faisait peur. Mais moins que le reste. Beaucoup moins que le reste.
Le doute
Mais parfois. Souvent. Tout le temps. Quand je suis avec Sophie. Quand je lui parle. Quand je lui raconte. Quand je lui dis tout. Je ne sais pas. Je ne sais plus.
Je ne sais pas à qui je dis la vérité. Je ne sais pas à qui je mens. Je ne sais pas à qui je parle vraiment.
Est-ce que je dis la vérité à Sophie ? Est-ce que je lui raconte vraiment ce que je vis ? Est-ce que je lui avoue vraiment ce que je ressens ? Est-ce que je lui confie vraiment ce que je suis ?
Ou est-ce que je mens ? Est-ce que je brode ? Est-ce que j'enjolive ? Est-ce que j'exagère ? Est-ce que je joue un rôle ? Est-ce que je fais semblant ?
Ou est-ce que je dis la vérité à ma thérapeute ? Est-ce que je lui raconte vraiment ce que je vis ? Est-ce que je lui avoue vraiment ce que je ressens ? Est-ce que je lui confie vraiment ce que je suis ?
Ou est-ce que je mens ? Est-ce que je cache ? Est-ce que je dissimule ? Est-ce que je minimise ? Est-ce que je déguise ? Est-ce que je fais semblant ?
Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne sais pas à qui je dis la vérité.
Et pourtant. Malgré le doute. Malgré la confusion. Malgré le brouillard. Je continue. Je continue à parler. Je continue à raconter. Je continue à mentir peut-être. Je continue à vivre. Je continue à survivre. Je continue.
Parce que c'est plus fort que moi. Parce que c'est plus fort que la peur. Parce que c'est plus fort que la honte. Parce que c'est plus fort que tout.
Sophie a fini sa pizza. Moi, je n'ai pas fini la mienne. J'avais trop de choses dans la tête. Trop de choses dans le ventre. Trop de choses dans le cœur. Le serveur est passé deux fois. La deuxième fois, il a emporté mon assiette sans rien dire. Il a bien vu que je n'y toucherais plus.
« Tu viens avec moi mardi ? »
« Mardi. Sérieux… je dois prendre un peu de temps pour penser à ce genre de choses. »
« Pourquoi ? »
« Parce que j'ai peur de lui… Il est vraiment sévère. »
« Vraiment ? »
« Vraiment. »
« Tu es sûre ? »
« Sûre. »
« Alors quand tu seras prête, mets une belle jupe. »
« J'ai une jupe rouge. »
« Alors mets la rouge. Sans rien dessous. Et compte les mètres entre ta voiture et sa porte, tu verras ce que ça fait. »
J'ai senti mes genoux se serrer sous la nappe.
Quant à moi, mardi, mes genoux vont se poser sur un coussin.
Comme chaque mardi.
Commentaires 9
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Tu te racontes à trois personnes, mais seule Sophie a droit à ton sentiment de puissance.
La question de la thérapeute est la seule phrase du blog que j'ai recopiée.
Sophie dit qu'elle a peur de lui et tu réponds par une jupe. C'est encore toi qui pousses.
Trouver quelqu'un à qui on peut tout dire — c'est le cœur de tout, et vous le dites avec une force magnifique.
Avec Karim vous exécutez, avec votre mari vous jouez un rôle. Ce chapitre dit ce que beaucoup de femmes taisent.
Vous parlez pizza pendant que tu découpes ta journée en minutes : 45, 40, 30.
Je ne l'ai pas poussée. Je lui ai seulement montré que la porte était ouverte.
Merci pour ces mots. Si une seule femme se reconnaît et se sent moins seule, ce blog aura servi à quelque chose.
C'est exactement pour cela que je continue d'écrire.
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