Cette nuit-là, j'ai attendu que Marc s'endorme. Sa main est restée un moment sur mon ventre, lourde, chaude, tranquille, puis elle est tombée sur le drap. La maison faisait son bruit de fin de soirée : le frigo, la chaudière, la télé qu'on éteint au premier. J'ai sorti le téléphone de sous l'oreiller. Luminosité au minimum. Et j'ai attendu.

Les messages de la nuit arrivaient entre 23 h et minuit.

C'est là que tout s'est joué. Pas dans un lit. Pas dans une voiture. Dans un écran, dans le noir, à côté d'un homme qui dormait.

Il y a une personne qui connaît de moi ce que personne ne connaît. Karim connaît mes fantasmes, mes désirs, mes failles et mes secrets. Il sait exactement ce qui me trouble, ce qui m'attire et surtout... il sait comment me faire craquer.

Les questions

Au début, c'était un jeu. Un simple jeu verbal. Des questions qu'il me posait par messagerie, tard le soir, quand tout le monde dormait. Des questions auxquelles je devais répondre. Pas de réflexion. Pas d'hésitation. La première réponse qui me venait. Celle qui venait du ventre. Celle qui venait du plus profond.

« Si un jour tu trompais ton mari, dans quel lieu tu pourrais le faire ? »

J'avais souri. J'avais tapé une réponse. Une réponse vague. « Je ne sais pas. Je ne pourrais jamais. »

Il avait insisté. « Réponds. Sans réfléchir. Le premier lieu qui te vient. »

J'avais fermé les yeux. J'avais imaginé. J'avais vu des images. Des images que je n'avais jamais montrées à personne. « Un hôtel. »

« Non. Trop facile. Un endroit où tu ne devrais pas. Un endroit où tu pourrais être surprise. »

J'avais rougi. Seule devant mon écran. « Je ne sais pas. »

« Si. Tu sais. »

« Un parking… »

Ce mot. Ce simple mot. Je l'avais lu trois fois. Quatre fois. Il résonnait dans ma tête. Il résonnait dans mon ventre. Je m'étais caressée ce soir-là. En pensant à ce mot. En pensant à lui. En pensant à ce que ça voulait dire.

Les questions sont devenues un rituel. Chaque soir. Ou presque. Il en posait une. Je devais répondre. Instantanément. Sans réfléchir. Je les attendais. Je regardais l'heure sur le réveil, je comptais les minutes, et quand la maison était silencieuse, je sortais le téléphone de sous l'oreiller.

« Si tu découvres que ton mari te trompe, tu le quittes ou tu te venges ? »

« Je le quitte. »

« Non. Tu te venges. »

« Je ne pourrais pas. »

« Tu pourrais. Tu en as envie. »

« Peut-être. »

« Et comment tu te vengerais ? »

« Je ne sais pas. »

« Si. Tu sais. »

« Je le tromperais aussi, qui sait ? »

« Avec qui ? »

« Je ne sais pas. »

« Avec moi ? »

Je n'avais pas répondu. Mais il savait. Il savait que la réponse était oui. Il savait que je pensais à lui. Il savait que je me touchais en pensant à lui. Il savait que j'étais déjà à lui. Même si je ne l'avais pas encore touché.

« Quel est ton fantasme le plus secret ? Celui que tu n'as jamais dit à personne. »

« Je n'en ai pas. »

« Tout le monde en a. »

« Pas moi. »

« Si. Tu en as un. Dis-le. »

« Je ne peux pas. »

« Tu peux. Je ne te jugerai pas. »

« Je ne sais pas comment le dire. »

« Dis-le avec tes mots. »

« J'ai déjà fantasmé sur mon lieu de travail. »

« Ton bureau ? »

« Oui. »

« Tu as déjà imaginé te faire prendre sur ton bureau ? »

« Oui. »

« Par qui ? »

« Par un inconnu. »

« Par moi ? »

« Oui. »

« Tu apprends. »

Ce soir-là, je me suis caressée plus longtemps que d'habitude. J'ai joui en pensant à lui. À sa voix. À ses mains. À ce qu'il me ferait s'il était là. Dans mon bureau. Sur ma chaise. Sur mon bureau. Contre l'imprimante. Contre la photocopieuse. Contre la machine à café. Partout où quelqu'un pourrait entrer. Partout où on pourrait nous surprendre.

J'ai joui. Fort. En silence. Les dents serrées. Le corps secoué de spasmes.

Et après, j'ai eu honte. Une honte douce-amère. Une honte qui me faisait sourire. Une honte qui me faisait mouiller.

Le quotidien

C'est étrange, quand j'y repense. À quel moment les messages sont devenus autre chose. À quel moment le virtuel a commencé à déborder sur le réel. À quel moment Karim a cessé d'être un nom sur un écran pour devenir une présence dans ma vie. Une présence quotidienne. Une présence qui savait tout de moi. Mon emploi du temps. Mes habitudes. Mes faiblesses. Mes retards.

Il connaissait mon agenda mieux que moi. Il savait que le lundi, j'avais réunion toute la matinée. Que le mardi, je déjeunais avec Sophie. Que le mercredi, c'était télétravail. Que le jeudi, j'avais souvent des rendez-vous clients. Que le vendredi, je finissais plus tôt. Il savait tout. Il notait tout. Il retenait tout.

Et il savait surtout que, en cette période de l'année, j'étais débordée. La fin d'année, c'est toujours la même chose. Les bilans. Les rapports. Les objectifs à valider. Les chiffres à justifier. Les réunions qui s'enchaînent. Les mails qui s'accumulent. Les deadlines qui se rapprochent. Les nuits trop courtes. Les journées trop longues.

L'open space était décoré depuis le 1er décembre. Des guirlandes au-dessus des écrans, un sapin en plastique près de la photocopieuse, une playlist de Noël que personne n'avait osé couper. Moi je m'en fichais. Je restais le midi. Seule. Dans l'open space vide. À essayer de finir. À essayer de rattraper. À essayer de ne pas me noyer.

Je ne l'avais pas dit à Karim. Pas vraiment. Juste en passant. Un message. Un soir. Une plainte. « Je suis débordée. Je vais devoir rester le midi pour finir mes bilans. »

Il avait répondu. « Je sais. »

Ce simple mot. « Je sais. » Il savait. Il savait que je prenais du retard. Il savait que je restais le midi. Il savait que j'étais seule. Il savait que j'étais fatiguée. Il savait que j'étais vulnérable.

Il savait que j'étais à lui. Et il savait comment me le rappeler.

Le message

Le message est arrivé à 12h47. J'étais en train de finir un rapport, seule dans l'open space. Les autres étaient partis déjeuner. Le silence était presque total, à part le bourdonnement de l'imprimante et le cliquetis de mon clavier.

J'ai regardé mon téléphone. Karim : « Tu as oublié quelque chose chez moi. Je te le dépose ? »

Je réponds instinctivement : « Oui, s'il te plaît, Maître. »

Quelques secondes plus tard : « J'arrive dans 10 minutes. »

Mon cœur s'est arrêté. Puis il a repris, plus vite.

J'ai relu le message trois fois. Qu'est-ce que j'avais oublié ? Je ne me souvenais de rien. Peut-être une boucle d'oreille. Peut-être mon écharpe. Peut-être rien du tout, et c'était juste une excuse pour venir me voir à mon travail. Pour réaliser le fantasme. Mon fantasme. Celui que je lui avais avoué. Celui qu'il n'avait pas oublié.

Je me suis levée. Je suis allée à la fenêtre. J'ai regardé la rue. Personne. Je me suis assise. Je me suis relevée. J'ai bu une gorgée d'eau. Mon verre tremblait dans ma main.

Je lui ai répondu : « Je suis seule jusqu'à 14h. Mais qu'est-ce que j'ai oublié ? »

Il n'a pas répondu.

Il est arrivé cinq minutes plus tard. Et là, j'ai compris. Les dix minutes, c'était pour moi. Pour que j'aie le temps de me lever, de me recoiffer, de me raconter que je pouvais encore dire non. Il était déjà dans le quartier quand il a envoyé le message. Il attendait, quelque part, moteur coupé, pendant que je tournais entre les bureaux comme une idiote. Il m'avait donné dix minutes et il en a pris cinq. Dix minutes à espérer, cinq minutes à attendre. Il décidait même du temps.

J'ai entendu la porte de l'open space s'ouvrir. Je me suis retournée. Il était là, debout dans l'encadrement de la porte, un petit sourire aux lèvres. Il tenait quelque chose dans sa main. Un ruban noir. Du satin, un peu usé aux deux bouts.

Pas ce que j'avais oublié. Quelque chose d'autre.

Il a fait quelques pas vers moi. Il a posé le ruban sur mon bureau. Il a dit : « Tu as oublié ça. »

Je l'ai regardé. Je n'avais jamais vu ce ruban. Ce n'était pas à moi. C'était à lui. C'était un prétexte.

Il s'est approché. Il a passé une main dans mes cheveux. Il a penché sa tête vers mon oreille. Il a murmuré : « J'avais envie de te voir. C'est tout. »

J'ai senti mes genoux fléchir.

Il a reculé d'un pas. Il a regardé autour de lui. L'open space vide. Les bureaux vides. Les écrans éteints. Les guirlandes qui clignotaient au-dessus de la photocopieuse. Il a souri.

« Tu es seule. »

Ce n'était pas une question.

Il a posé ses mains sur mes hanches. Il m'a poussée doucement vers mon bureau. J'ai senti le bord du meuble contre le bas de mon dos. Il a glissé une main sous ma jupe. Il a senti le tissu. Il a souri.

« Jolie petite culotte. Bonne fille. »

J'ai rougi. Je ne savais pas pourquoi j'avais mis ce jour-là celle qu'il m'avait dit me va bien. Peut-être que je le savais. Peut-être que je l'avais espéré. Peut-être que je savais qu'il viendrait. Peut-être que je l'avais voulu.

Je lui dis : « Je ne veux pas faire ça ici mais… »

Il a posé deux doigts sur ma bouche. « Chut. » Un seul mot, à voix basse. Avec un regard qui me désarme.

Il m'a tournée. Mes mains ont trouvé le bord du bureau. Mon visage était à quelques centimètres de l'écran. Il a relevé ma jupe. J'ai senti l'air frais sur ma peau. Puis ses doigts. Puis autre chose.

Il m'a prise contre le bureau. Pas doucement. Pas lentement. Comme s'il avait attendu ce moment. Comme s'il avait tout organisé.

Le bruit de nos corps contre le meuble résonnait dans l'open space vide. Je mordais ma lèvre pour ne pas crier. Mes doigts s'agrippaient au bord du bureau. Les papiers glissaient. Un stylo tomba par terre.

Une porte a claqué au bout du couloir. Des voix. Il n'a pas ralenti. Il a juste posé sa main sur ma bouche et il a continué.

Il a dit : « Dis-moi qui tu es. »

J'ai ouvert la bouche. Aucun son n'est sorti.

Il a accéléré. Il a dit : « Dis-moi. »

J'ai réussi à murmurer : « Je suis à toi. »

Il a ralenti. Il s'est arrêté. Il a retiré ses mains de mes hanches.

« Lève-toi. »

Je me suis redressée. Mes jambes tremblaient. Ma jupe était encore relevée. Je me sentais exposée, vulnérable, offerte.

Il m'a prise par la main. Il m'a conduite vers l'imprimante. Une grosse machine grise, posée sur un meuble bas. Il a appuyé sur mes épaules. Je me suis penchée. Mes bras ont trouvé le dessus de l'imprimante. Mes doigts ont touché le plastique froid.

Il a soulevé ma jupe une nouvelle fois. Il a dit : « Tu aimes ça, n'est-ce pas ? Être prise comme ça, au bureau, où tout le monde pourrait arriver. »

J'ai hoché la tête.

Il a dit : « Dis-le. »

J'ai dit : « Oui. »

Il a dit : « Oui quoi ? »

J'ai dit : « Oui, Maître. »

Il a souri. Je l'ai senti dans sa voix. Puis il m'a prise. Le bruit était différent. Plus sourd. Le plastique vibrait sous mes paumes. L'imprimante bougeait légèrement à chaque mouvement.

Il m'a prise contre la machine jusqu'à ce que je sente mes jambes fléchir, jusqu'à ce que je sente que j'allais tomber.

Il s'est arrêté. Il a reculé. Il a dit : « À genoux. »

Je me suis laissée glisser. Mes genoux ont touché le sol. Le tapis était rêche, usé, gris. J'ai senti le poids de son corps au-dessus de moi. Il a posé une main sur ma nuque. Il a appuyé.

Je suis restée là, à quatre pattes, la joue contre le sol, la jupe relevée sur mes hanches. Il a pris ce dont j'avais besoin. Sa main sur ma nuque. L'autre sur ma hanche. Le mouvement.

À ce moment-là, il a penché la tête. Il a posé ses lèvres sur mon cou, juste sous l'oreille, et il a sucé la peau. Sans prévenir. Sans me demander. Une marque. La sienne. J'ai senti le sang monter sous ses lèvres et je n'ai rien dit.

Le bruit de nos corps sur le tapis. Ma respiration. Son souffle.

Il m'a prise sur le sol, dans l'open space vide, à côté de l'imprimante, sous le regard des écrans éteints.

Puis il a accéléré. Il a serré ma nuque. Il a dit : « Maintenant. »

Je suis venue. Un cri étouffé. Mes doigts qui s'agrippaient au tapis. Mon corps qui tremblait.

Il a fini quelques secondes plus tard. Un dernier mouvement. Un souffle. Puis il est resté immobile.

Il s'est retiré. Il m'a aidée à me relever. Mes jambes étaient faibles. Je me suis appuyée contre l'imprimante pour ne pas tomber.

Il a sorti quelque chose de sa poche. Un petit objet noir. Je ne voyais pas bien ce que c'était.

Il s'est accroupi. Il a relevé ma jupe. J'ai senti le contact froid du lubrifiant sur ma peau. Puis autre chose. Une pression. Une entrée lente, précise, mesurée.

Le plug.

Il l'a inséré. Lentement. J'ai senti la résistance, puis l'abandon. Je suis restée figée, les mains sur l'imprimante, la jupe encore relevée.

Il s'est relevé. Il a lissé ma jupe. Il m'a tournée vers lui. Il a posé un baiser sur mon front. Il a dit : « Tu vas le garder jusqu'à ce soir. Tu vas le retirer chez toi. Quand tu seras seule. »

J'ai ouvert la bouche. Je n'ai pas trouvé de mots.

Il a souri. Il a dit : « Ma petite. »

Il est parti comme il était venu. Une porte qui s'ouvre, une porte qui se ferme. Le silence.

Je suis restée là, debout au milieu de l'open space, à côté de l'imprimante. Je sentais le plug en moi. Une présence constante. Un rappel.

Je me suis regardée dans la vitre. La femme qui me regardait était rouge. Décoiffée. Les yeux brillants. La jupe à peine froissée. Et sous l'oreille, déjà, une tache rose qui commençait à virer au violet.

Je me suis assise à mon bureau. J'ai regardé l'écran. Le rapport. Les chiffres. Les colonnes. La vie normale.

Je sentais le plug.

J'ai essayé de travailler. Je n'y arrivais pas. Je sentais chaque mouvement, chaque respiration. Je sentais cette petite pression, cet intrus qui me rappelait que j'étais à lui.

À 13h40, je suis allée aux toilettes. J'ai monté l'escalier trop vite, les jambes serrées. Je me suis enfermée. J'ai remonté mes cheveux devant la glace et j'ai vu la marque. Petite. Nette. Impossible à confondre avec autre chose. J'ai laissé mes cheveux retomber dessus. J'ai tiré une mèche. Encore une. Ça tenait.

À 13h45, mes collègues ont commencé à rentrer. Des bruits de pas. Des voix. Des rires. Christelle m'a dit bonjour. J'ai souri. J'ai dit que j'avais bien déjeuné.

Christelle m'a regardée. Elle a dit : « T'as l'air fatiguée. »

J'ai haussé les épaules. « C'est le lundi. »

Elle n'a rien vu.

J'ai passé l'après-midi à faire semblant de travailler. À répondre aux mails. À sourire aux collègues. À boire du café. À 16h, j'ai eu une réunion. Une heure et quart assise sur une chaise de salle de réunion, à écouter un chef de service parler de ses tableaux croisés, le dos droit, les mains sur la table, à me concentrer pour ne pas bouger le bassin.

Chaque fois que je me levais, je sentais le plug. Chaque fois que je marchais, il bougeait. Chaque fois que quelqu'un me parlait, je pensais à lui.

Je suis rentrée chez moi à 19h. Mon mari était là. Les enfants jouaient dans leur chambre. J'ai dit que j'étais fatiguée. Je me suis enfermée dans la salle de bain.

Je me suis regardée dans le miroir. J'ai relevé ma jupe. Je me suis penchée. J'ai retiré le plug. Lentement. J'ai senti le vide après.

Je l'ai tenu dans ma main. Petit objet noir. Anodin. Une preuve.

Je l'ai lavé. Je l'ai séché dans une serviette. Je l'ai caché dans mon sac, sous une pochette de maquillage. Je me suis rhabillée. J'ai recoiffé mes cheveux sur mon cou. Je suis sortie de la salle de bain. Mon mari m'a regardée.

« Ça va ? »

« Oui. »

« T'es sûre ? »

« Oui. »

Je suis allée dans la cuisine. J'ai préparé le dîner. J'ai posé des questions aux enfants sur leur journée. J'ai souri à mon mari. Il m'a parlé d'un match, d'un joueur, d'une moto qu'il avait vue passer. J'ai fait semblant d'écouter et j'ai répondu deux fois au hasard. Il n'a rien remarqué.

Et personne n'a rien su.

Je suis montée me coucher ce soir-là avec un sentiment étrange. Le plug était dans mon sac, caché sous une pochette de maquillage. Sa présence était partie, mais sa mémoire restait.

Je me suis allongée. J'ai fermé les yeux. J'ai pensé à Karim. À sa main sur ma nuque. À sa voix qui disait « Bonne fille ». J'ai touché la marque sous mon oreille, doucement, avec deux doigts, comme on appuie sur un bleu.

Je me suis endormie en souriant.

Et quelque part, dans un coin de ma tête, une petite voix murmurait :

« Tu lui as dit que tu fantasmais sur ton bureau. Il l'a fait. Qu'est-ce que tu vas lui dire la prochaine fois ? »

Je n'avais pas de réponse.

Mais je savais que je trouverais.