Je ne suis pas une nymphomane. Non. Rien de tout cela. Je suis juste une femme ordinaire, avec des désirs ordinaires, et une libido qui s'est réveillée ces dernières semaines. Comme une fleur qui aurait trop longtemps attendu la pluie.

Mon corps s'est mis à réclamer. Doucement, d'abord. Une insomnie par-ci. Une chaleur par-là. Puis plus insistant. Plus précis. Plus urgent. Un besoin qui ne demandait pas la permission, qui s'installait dans mes nuits, qui glissait ses doigts entre mes pensées.

Mais je reste une femme ordinaire. Une femme qui a appris à composer avec les silences. Avec les soirées où l'envie s'effiloche avant même d'avoir commencé. Avec un mari qui s'endort devant le résumé du match.

Alors je fais ce que font les femmes.

Le café refroidissait entre mes doigts. Une fine pellicule s'était formée à sa surface, comme une peau que je n'osais pas briser. Je tournais mon verre d'eau dans l'autre main, le faisant glisser sur la table, traçant des cercles invisibles. Le bruit du verre contre le bois. Un bruit sec.

Nous avions choisi un endroit discret, dans un coin du bistrot. J'étais assise entre l'angle du mur et Karim. Comme ça, personne ne pouvait me voir. Personne ne pouvait voir sa main. Personne ne pouvait voir ce qui allait se passer.

Nous parlions. Ou plutôt, nos voix s'effleuraient, légères, comme si chaque mot pouvait briser quelque chose. Ses phrases glissaient sur moi, s'insinuaient dans les interstices de mon corps, là où personne n'avait le droit d'entrer. Il me regardait avec cette intensité qui me faisait baisser les yeux. Pas par pudeur. Par peur de ce que je pourrais y lire.

Le pantalon que portait Karim était léger, presque fluide. Quand il bougeait, j'apercevais la courbe de ses cuisses, la fermeté de ses muscles. Et plus bas, une tension. Une présence. Une réalité qui dépassait le cadre de la conversation. La dureté de sa queue.

J'ai serré les cuisses. Un réflexe. Une tentative de contenir quelque chose que je ne savais pas nommer. Une chaleur montait, sourde, obstinée, et je sentais mes jambes se presser l'une contre l'autre comme pour m'empêcher de tomber.

Et puis, j'ai senti sa main.

D'abord, un effleurement. Léger. Presque imperceptible. Sur mon genou. Je n'y ai pas prêté attention. La proximité pouvait involontairement entraîner des gestes malencontreux. C'est ce que je me suis dit.

Mais la pression s'est faite plus insistante. Sa main est restée. Puis elle a glissé. Lentement. Sur ma cuisse. Ses doigts ont suivi la courbe de mon genou. Puis ils sont remontés. Centimètre par centimètre. Sans aucune gêne. Sans aucune hésitation. Comme si ma peau lui appartenait déjà.

J'ai été tellement surprise que je n'ai pas réagi. Je suis restée figée, la tasse en l'air. Son pouce trace des cercles sur l'intérieur de ma cuisse. Il a attendu que la serveuse se retourne pour remonter d'un centimètre — un centimètre exactement, comme s'il avait compté — et c'est ce centimètre-là qui m'a fait lâcher ma cuillère. Sa paume est chaude. Sa main est large. Elle remonte. Encore. Sous le tissu de ma robe. Sur ma peau nue. Là où personne ne l'avait touchée depuis longtemps. Là où je ne laissais personne entrer.

Mon seul réflexe, jeter un œil autour de nous. M'assurer que personne ne voit le manège. La serveuse essuie des verres au comptoir. Les autres clients sont absorbés par leurs conversations. Personne ne nous regarde. Personne ne sait.

Je devrais retirer sa main. Je devrais me lever. Je devrais partir. C'est ce que ferait une femme bien. Une épouse fidèle. Une mère respectueuse.

Mais je ne fais rien.

Je laisse sa main. Je laisse ses doigts. Je laisse cette chaleur qui monte. Cette chaleur que je connais bien. Cette chaleur qui annonce une suite plus intense.

Ce n'est qu'au bout de trente secondes que ma main oppose une faible résistance à la sienne. Un geste de façade. Un geste qui dit « je devrais arrêter » sans vraiment vouloir arrêter. Il ne retire pas sa main. Il continue. Il sait. Il sait que je ne vais pas résister. Il sait que je suis déjà à lui.

Il me regarde. Droit dans les yeux. Il attend. Il attend que je dise non. Que je me lève. Que je parte. Mais je ne dis rien. Je ne fais rien. Je le laisse faire.

Sa main est maintenant entre mes cuisses. Ses doigts ont trouvé l'endroit. L'humidité. Cette humidité qui trahit mon excitation. Cette humidité qui dit tout ce que je ne peux pas dire.

Il sourit. Un sourire lent. Un sourire de victoire.

« Tu es déjà mouillée. »

Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Ma voix est partie. Mes mots sont partis. Il ne reste que mon corps. Mon corps qui tremble. Mon corps qui brûle. Mon corps qui veut.

Il retire sa main. Un instant. Juste un instant. Puis il la pose sur ma cuisse. Il se penche vers moi. Sa voix est basse. Un murmure. Un ordre.

« Donne-moi ta culotte. »

Je le regarde. Je ne comprends pas. Ou plutôt, je comprends trop bien. Il veut que je retire ma culotte. Sous la table. Devant tout le monde. Il veut que je la lui donne. Comme un trophée. Comme une preuve. Comme une offrande.

« Non. »

Le mot sort. Faible. Sans conviction. Un mot de façade. Un mot qui ne veut rien dire. Il le sait. Je le sais. On le sait tous les deux.

« Donne-la-moi. »

Sa voix est plus ferme. Plus autoritaire. Il ne demande pas. Il ordonne. Et moi, je négocie. Comme si j'avais le choix. Comme si j'avais mon mot à dire.

« D'accord. Mais je vais aller la retirer dans les toilettes. Et je te l'offrirai. »

Il me regarde. Un long moment. Il évalue. Il jauge. Il décide. Il n'a pas aimé. Il a reposé sa tasse très lentement.

« Tu as intérêt à être rapide. »

Je me lève. Mes jambes tremblent. Je pose ma serviette sur la chaise, comme si je partais juste me laver les mains. Je marche vers le fond du bistrot. Je cherche les toilettes. Je ne les trouve pas. Je demande à la serveuse. Elle me regarde. Un peu trop longtemps. Elle me dit qu'elles sont hors-service. Qu'il faut descendre la rue. Qu'il y a des toilettes publiques. En bas.

Un seau d'eau froide. Une porte qui se ferme. Une échappatoire qui disparaît.

Je reste figée. Une seconde. Deux secondes. Puis je me retourne. Je marche vers notre table. Vers lui. Vers Karim. Mes jambes me portent. Mais mon cœur, lui, bat à tout rompre.

Je me rassois. Je le regarde. Il me regarde. Il a compris. Il a tout compris. Son sourire s'élargit. Un sourire qui n'a rien de tendre. Un sourire qui dit : « Tu es coincée. »

« Les toilettes sont hors-service », je murmure.

Ma voix est un souffle. Une plainte. Une supplique.

« Karim, je t'en prie. Arrête ce jeu. On ne peut pas faire ça ici. Pas maintenant. Pas comme ça. »

Il ne répond pas tout de suite. Il me laisse parler. Il me laisse m'enfoncer. Il me laisse supplier. Puis il se penche vers moi. Sa main retrouve ma cuisse. Ses doigts retrouvent l'endroit. L'endroit chaud, humide, qui n'attendait que ça.

« Tu as deux choix, Laura. »

Sa voix est calme. Posée. Presque douce. Mais elle ne laisse aucune place à la négociation.

« Soit tu retires ta culotte maintenant. Sous la table. Discrètement. Et tu me la donnes. Soit tu vas dans ces toilettes publiques. En bas de la rue. Et tu me l'offres là-bas. »

Je le regarde. Je voudrais protester. Je voudrais me lever. Je voudrais partir. Mais mes jambes ne répondent plus. Mes mots ne sortent plus. Je suis prise au piège. Un piège que j'ai moi-même construit. Un piège que j'ai moi-même ouvert.

Je jette un œil autour de nous. La serveuse est là. Derrière le comptoir. Elle nous regarde. Pas longtemps. Juste un instant. Mais cet instant suffit. Je sens ses yeux sur nous. Je sens son jugement. Je sens ma honte qui monte. Qui brûle. Qui m'étouffe.

L'idée de retirer ma culotte sous la table. Devant elle. Devant tous ces gens. L'idée que quelqu'un puisse voir. Que quelqu'un puisse comprendre. C'est insupportable. C'est au-dessus de mes forces.

Alors je choisis l'autre option. La moins pire. Celle qui m'éloigne des regards. Celle qui me donne un peu d'air. Un peu de temps. Un peu de répit.

« Les toilettes publiques », je souffle. « Je vais aux toilettes publiques. »

Il hoche la tête. Satisfait. Il retire sa main. Il se penche. Il pose un baiser sur ma joue. Un baiser léger. Presque tendre. Presque innocent. Sa bouche sent le café.

« Bonne fille. Je t'attends. »

Je me lève. Je prends mon sac. Je marche vers la porte. Je sens son regard sur ma nuque. Un poids doux. Précis. Un rappel. Je ne suis pas libre. Pas vraiment. Pas encore.

La rue est étroite. Silencieuse. Derrière un hôtel anonyme. Il fait froid, maintenant. Un vent couloir qui soulève les feuilles mortes . Je marche. Mes talons claquent sur le pavé. Chaque pas résonne comme une clameur. Chaque pas me rapproche de l'inévitable. Chaque pas m'éloigne de la femme que j'étais.

Je trouve les toilettes. Un bloc en béton gris, tagué au marqueur noir, . Ça sent la javel et le pipi froid à trois mètres. Il y a un néon qui grésille au-dessus de la porte et une flaque au pied du seuil.

Deux cabines. La première a perdu sa porte, posée de travers contre le mur. Je prends la seconde. Je m'enferme. Enfin, j'essaie.

La targette grince, puis retombe. La vis manque. Le petit crochet métallique ne rentre plus dans son logement. J'ai poussé trois fois. Trois fois, la porte a bougé d'un centimètre. Alors j'ai coincé un morceau de papier toilette roulé en boule dans la rainure, et j'ai calé mon pied contre le bas de la porte. Une sécurité de rien du tout.

Le carrelage est blanc à losanges, jauni par les années. Les joints sont noirs au pied du mur. Il y a un rouleau de papier vide, un mégot écrasé, et un sèche-mains qui se déclenche tout seul par cycles, comme une respiration. Le néon clignote. L'eau goutte du réservoir et tombe dans la cuvette, une goutte toutes les dix secondes. Onze jours plus tard, je compterais encore ces gouttes dans ma tête, au bureau, sans savoir pourquoi.

Je m'assois sur la cuvette. Je ne veux pas faire pipi. Je veux respirer. Je veux comprendre comment je suis arrivée là. Le sac serré contre moi comme une bouée.

Mais je ne comprends pas. Je ne veux pas comprendre. Je retire ma culotte. Lentement. Le tissu est humide. Froissé. Une preuve de plus. Je la roule en boule. Je la glisse dans ma poche. Je me regarde dans le miroir ébréché, au-dessus du lavabo. La femme qui me regarde a les joues rouges. Les yeux brillants. Les cheveux en désordre. Elle ne me ressemble pas. Ou peut-être qu'elle me ressemble enfin.

J'attends quelques minutes. Le cœur battant. J'entends la rue. J'entends le sèche-mains qui redémarre. Puis j'actionne la targette. Le grincement métallique du crochet qui ne prend pas. La porte s'ouvre.

Et il est là.

Il n'y a pas d'autre mot. Karim s'est engouffré dans l'étroit espace comme une ombre, m'agrippant par la taille avec une force animale. Mon dos a heurté le mur froid de la cabine. Un petit cri étranglé m'a échappé, mais il était déjà sur moi.

Ses lèvres dans mon cou, sur ma bouche, impérieuses, affamées. Je me suis débattue, pour la forme, dans un simulacre de résistance dont je n'étais même pas dupe. C'était un jeu. Notre jeu. Et je savais déjà que j'allais perdre. Que je voulais perdre. J'arrive à peine à sortir un petit « non ».

Ma résistance s'est évaporée. Je l'ai embrassé à pleine bouche, avec une fureur que je ne me connaissais pas, comme si j'aspirais à lui voler son souffle, sa jeunesse, son insolence. Ses mains, audacieuses, expertes, ont pris possession de mon corps. Plus de pudeur. Plus de retenue. Il me palpa les seins et leurs pointes érigées à travers le tissu de ma robe, puis dessous, sans aucune gêne, comme s'ils lui appartenaient. Ses doigts se sont attardés sur mes fesses, les serrant, me pressant contre lui.

Ses doigts, ses mains sont diaboliquement adroits.

Pivotée, face au mur. La joue contre le carrelage glacé. Le cul offert. C'était vulgaire. C'était cru. C'était exactement ce que j'avais fantasmé dans nos conversations interdites. Ma robe habilement retroussée jusqu'aux reins. J'ai tenté, un bref instant, de retenir ses étreintes, mais ma culotte n'était plus là. Je l'avais déjà retirée. Je l'avais déjà donnée. Enfin, presque. Il ne le savait pas encore. Elle était dans ma poche, roulée en boule, tiède, et je la sentais contre ma hanche comme une petite bête honteuse.

Mon pied a lâché la porte. Elle a battu contre le chambranle, deux fois. Il l'a repoussée du plat de la main sans même regarder. Il a fouillé ma poche, en a sorti la culotte roulée en boule et l'a fourrée dans la sienne sans un mot. Le sèche-mains s'est déclenché au-dessus de nos têtes et a hurlé pendant trente secondes. J'ai eu honte de ce bruit. Plus honte de ce bruit que de tout le reste.

Son regard, quand il s'est emparé de moi, était perçant. Triomphant. Il voyait tout. Il savait tout. Il savait que j'étais à lui.

Son membre, dur et épais, impatient, cherchait son chemin entre mes cuisses, pressant contre mon sexe avec une insistance qui me coupait le souffle. Face au mur, la joue collée au carrelage froid, je ne trouvais plus mes mots. Un faible « doucement » m'a échappé, une plainte qui n'était surtout pas un refus, une prière pour que cet instant, cet acte, ne soit pas que de la brutalité.

Je ressens également une douce chaleur dans le bas-ventre, chaleur que je connais bien, annonciatrice d'une suite plus intense.

À l'instant précis où sa chair a effleuré mon intimité, j'ai fermé les yeux. Et j'ai abdiqué. J'ai laissé faire. J'ai laissé la vague submerger toute raison, toute honte, toute dignité.

J'avais maintenant une vraie position de salope, de femme adultère sans aucun doute. Les talons décollés du sol, les mains à plat sur un mur qui puait la javel.

C'est bon. Karim a pris possession de ma minette. C'est fait. Plus de marche arrière possible. Je sens contre mon intimité quelque chose de dur qui s'insinue entre nos deux corps. Il commence à bander de plus en plus fort.

Ma robe est relevée, ma culotte absente. Les cuisses légèrement écartées, les fesses en l'air, j'attends le mâle. Il ne traîne pas. Sa bite se présente à l'orée de mon fourreau et s'y enfonce doucement.

Je sens sa queue écarter mes parties intimes et prendre possession de ma chatte. Je jouis. Sa pine arrive au fond de mon antre, elle me remplit complètement.

Karim m'attrape par les hanches et me baise, doucement d'abord, puis de plus en plus vite, avec des mouvements de plus en plus amples.

Variant les cadences, sa queue frappe le fond de ma chatte. Il me lime un bon moment. L'envie de jouir sous ses coups est plus forte que la raison.

Il ralentit ses mouvements, puis reprend avec vigueur. Il joue avec moi, retient le moment de ma jouissance, s'arrête, repart. Je n'en peux plus. Chaque saccade me fait lâcher un cri de plus en plus fort, et chaque cri me revient en écho dans ce pot de chambre en béton. J'entends mes talons racler le carrelage. J'entends le néon.

Je me suis sentie chienne. Offerte, utilisée, réduite à un simple corps qui répondait avec une animalité crue à chaque poussée. Des gémissements que je ne reconnaissais pas sortaient de ma gorge, des sons rauques et profonds, jusqu'à ce qu'un grognement sourd lui échappe et qu'un jet chaud m'inonde l'intérieur des cuisses.

Il a joui en moi. Il n'avait rien mis. Je n'avais rien demandé. Ce n'est qu'à cet instant, le front contre le carrelage, que je l'ai compris, et la peur est arrivée d'un coup, froide, précise, comme une main posée sur ma nuque.

Le silence est alors tombé, lourd, glaçant.

Sans un mot, la pression qui me maintenait contre le mur a cédé. Mes jambes ont flanché et je me suis effondrée sur le sol crasseux. Mon genou a touché le carrelage. Un carrelage mouillé. Je l'ai senti à travers le tissu, ce froid liquide qui n'était pas de l'eau. Je l'ai vu se redresser, s'essuyer d'un geste mécanique, ajuster sa ceinture. Il a jeté un dernier regard, vague, presque absent. Il s'est retourné : « Tu diras à ton mari que le café était bon. » Puis il est parti. La porte de la cabine a claqué contre le mur.

Seule.

Je me suis relevée, tremblante, et j'ai poussé le verrou. Une sécurité dérisoire, maintenant. Je me suis assise sur la lunette des toilettes, le corps vidé, l'esprit en ruine. Quelque chose coulait le long de ma cuisse. J'ai tiré du papier — il n'y en avait plus — et j'ai pris le rouleau de la cabine d'à côté, la porte arrachée, en marchant les jambes serrées. Le papier était rêche, gris, il s'effritait. Je me suis essuyée comme on efface une tache sur un mur : sans y croire.

Ma culotte était dans ma poche. Humide. Froissée. Un témoin humiliant de ma capitulation. Je l'ai remise.

La honte est alors arrivée, violente, écrasante. Elle n'était plus mêlée de désir. Elle était pure, toxique, absolue. Il n'est plus là. Tout est de ma faute. Je n'aurais pas dû venir. Les questions ont fusé, se bousculant, sans réponses : Marc, les enfants, cette robe à fleurs achetée pour lui plaire à lui, ce café, ce trajet jusqu'ici… Tout un naufrage intérieur qui a pris quinze longues minutes à digérer, assise dans l'odeur âcre de ce lieu sordide.

Je suis finalement sortie sans regarder le miroir ébréché. Je me suis lavé les mains deux fois. L'eau était glacée. Je m'en suis passé sur la nuque, comme si on pouvait se rincer de l'intérieur.

Le trajet jusqu'au parking a été une épreuve. Chaque pas résonnait comme une clameur accusatrice. Le soleil semblait trop cru, indécent. Un soleil d'octobre blanc, sans chaleur. Chaque passant croisé devinait-il, sur mon visage, la trace de ce qui venait de se passer ? Une femme avec une poussette m'a souri.

Une fois dans ma voiture, enfermée dans l'habitacle familier qui sentait les sièges en cuir et les restes de gâteaux pour enfants, j'ai tourné la clé. Le moteur a ronronné, normale rassurante et insupportable. Je n'ai pas regardé le rétroviseur.

Et puis, sur le chemin du retour, alors que je quittais sa ville pour retrouver la mienne, les larmes sont enfin venues. Ce n'était pas un pleur doux, mais un sanglot rauque et profond, un éclat de tristesse pure qui s'emparait de toute mon âme. Je pleurais sur moi, sur cette femme perdue, sur la trahison, sur le vide abyssal qui suivait l'extase factice. Je pleurais parce que je savais, au fond de moi, que rien ne serait plus jamais tout à fait comme avant.

J'ai rabattu mes cheveux, refait ma bouche, mâché un chewing-gum à la menthe. À la maison, j'ai embrassé les enfants, demandé si les devoirs étaient faits, dit que j'étais fatiguée. Personne n'a rien vu. C'est ça, le plus terrifiant. Personne ne voit jamais rien.

La nervosité ne m'a pas quittée de la semaine. Elle me vrillait l'estomac au volant, à table, devant la télé. Parce que je savais.

Je me suis garée. J'ai coupé le moteur. J'ai attendu dix minutes dans le noir avant d'ouvrir la portière.