Les heures qui ont suivi se sont étirées en jours. Chaque minute pesait son poids de plomb, chaque seconde était un combat.
Onze jours. Onze jours à tenter de redevenir celle d'avant. Celle qui ne connaissait pas le nom de Karim. Celle qui n'avait jamais senti le carrelage froid d'une cabine de toilettes publiques contre sa joue.

J'ai ignoré ses messages. Chaque vibration de mon téléphone était une décharge électrique dans ma poitrine, une tentation à laquelle je me suis arc-boutée de toutes mes forces. Je laissais ses appels s'éteindre dans le néant, chaque sonnerie mourante une petite victoire amère sur moi-même.

Je me suis construite une forteresse. Pierre par pierre. Avec une détermination de robot.

Le matin, je me levais avant le réveil. Je faisais du café. Je préparais les petits-déjeuners. J'emmenais les enfants à l'école. J'allais au bureau. Je répondais aux mails. Je souriais aux collègues. Je rentrais. Je faisais à manger. Je posais des questions sur la journée. Je regardais la télévision sans voir les images. Je me couchais. Je fermais les yeux. Je ne dormais pas.

Ma vie était devenue une suite de gestes mécaniques. Je m'endormais assise devant la télé et je me réveillais à deux heures du matin, la bouche pâteuse, la joue marquée par le coussin. Calibrés pour ne laisser aucune faille. Aucun espace où le souvenir pourrait s'infiltrer.

On était fin octobre. Il pleuvait presque tous les jours. Je restais parfois dix minutes dans la voiture, moteur coupé, à écouter l'eau sur le toit avant d'aller pointer.

Au bureau, j'évitais les pauses café. Ces moments de flottement où l'esprit vagabonde et où la mémoire pourrait traîtreusement me ramener à lui. Je me noyais dans le travail, collée à mon écran, les doigts crispés sur le clavier. Je fuyais le silence et la solitude comme la peste.

Mon téléphone, je le retournais. Écran contre le bureau, toujours. Comme si un écran noir pouvait annuler ce qu'il y avait dedans. Je le fais encore aujourd'hui.

Je suis allée une fois à la machine à café. Le troisième jour. Sophie était là, son mug à la main, à rire fort avec un commercial. Elle m'a regardée deux secondes de trop.

“T'as une tête de quelqu'un qui n'a pas dormi”, elle a dit.

“Je dors mal.”

Elle a ri encore, moins fort, et elle a laissé tomber. Après ça, j'ai évité le couloir.

Le but était simple, obsessionnel : ne pas penser. Ne pas ressentir.

Le soir, l'objectif restait le même : fuir ma propre compagnie. J'appelais tout le monde. Ma mère. Une amie perdue de vue depuis le lycée. N'importe qui pouvant remplir le vide de la ligne. Je suivais Marc dans chaque pièce de la maison. Une ombre silencieuse, me raccrochant à sa présence normale, rassurante, pour m'empêcher de sombrer dans le souvenir de l'autre. Je m'asseyais sur le canapé pendant ses matchs, sans comprendre une seule règle, juste pour entendre une voix qui ne disait rien de dangereux.

Mais ce n'était pas moi. C'était une pantomime, une performance épuisante. La vraie moi était étouffée, mais toujours vivante, tapie dans l'ombre, attendant son heure.

Le septième soir, la façade s'est fissurée.

C'était un soir ordinaire. Mon mari était au salon, un documentaire sur des motos. Les enfants dormaient. Je m'étais enfermée dans la salle de bain. Le silence feutré, l'odeur du savon. Un lieu pourtant si éloigné de l'autre.

Je me suis regardée dans le miroir. La femme qui me faisait face avait les yeux cernés, les joues creusées, le visage d'une somnambule.

Un chagrin sourd a commencé à monter en moi. Une seule larme a coulé. Brûlante. Silencieuse. Traçant un sillon sur ma joue avant de sécher presque aussitôt.

J'ai ouvert le robinet pour couvrir le bruit et je me suis assise par terre, le carrelage froid dans le dos, jusqu'à ce que l'eau devienne glacée.

“Pourquoi j'ai fait ça ?”

La question a résonné dans la pièce. Aucune réponse. Juste mon reflet qui me regardait avec des yeux vides.

Mais je savais. Je savais que la seule coupable, c'était moi. J'avais couru après le danger. J'avais dit oui. J'avais ouvert la porte. J'avais laissé faire. J'avais poussé la porte de ce bloc en béton, j'avais retiré ma culotte moi-même. Personne ne m'avait forcée. C'est ça qui ne passe pas.

La honte est arrivée. Pas la honte chaude du désir. Une honte froide. Une honte qui glaçait les os.

Je me suis assise sur le bord de la baignoire. Je suis restée là, à regarder le carrelage. À revoir l'autre carrelage. Celui de la cabine. Les losanges jaunis. Le froid contre ma joue. Ses mains sur mes hanches. Le bruit de nos corps. Le sèche-mains.

J'ai fermé les yeux. J'ai voulu effacer les images. Elles étaient encore là, incrustées dans ma rétine.

Le onzième jour, la digue a cédé.

J'étais à mon bureau. Une conversation anodine avec un commercial, un dossier à finaliser, un sourire de politesse. J'ai raccroché. Machinalement, j'ai jeté un œil à mon téléphone.

Un message. De lui.

Mon cœur a fait un bond désordonné dans ma poitrine. Une décharge électrique. La même que onze jours plus tôt.

Sans même réfléchir, poussée par un réflexe de défense, mes doigts ont survolé le clavier : “Ce n'est pas la peine de m'écrire. Ce que nous avons fait, c'était mal.”

J'ai envoyé. J'ai posé le téléphone. J'ai regardé l'écran s'éteindre.

La réponse est arrivée instantanément. Comme s'il m'attendait.

“Je n'arrête pas de penser à toi depuis ce moment.”

Pas de regret. Pas d'excuse. De l'assurance. Une phrase simple. Une caresse verbale qui savait exactement où toucher.

Mon cœur s'est emballé. Mes doigts tremblaient. J'ai lu le message une fois. Deux fois. Trois fois. Autour de moi, l'open space continuait de vivre. Tout était normal, et moi j'étais en train de tomber.

“Je n'arrête pas de penser à toi.”

La forteresse commençait à trembler.

J'ai répondu. Un mot. Juste un mot. “Pourquoi ?”

“Parce que tu es la seule femme qui m'ait fait sentir ça.”

Un autre message. “Je repense à ton corps. À ta bouche. À tes gémissements.”

J'ai senti une chaleur monter entre mes cuisses. La même chaleur que dans la cabine. La même chaleur qui m'avait fait perdre la raison. J'ai regardé l'heure : quinze heures quarante.

“Il faut que je te revoie.”

Mes doigts ont tapé sans que je puisse les arrêter. “Je ne peux pas.”

“Tu peux. Tu veux. Tu le sais.”

Quelques SMS plus tard, le piège s'était refermé. Lui, insistant avec une patience de chasseur. Moi, perdant du terrain à chaque vibration, chaque mot envoyé creusant un peu plus ma résistance. Onze jours de forteresse envolés en vingt minutes.

“Demain. 9 h 30. Je t'envoie l'adresse.”

Je n'ai pas répondu. Il savait que je viendrais.

Une excitation familière et maudite a commencé à supplanter la honte. Elle montait en moi, insidieuse. Cette sensation que j'avais essayé d'oublier pendant onze jours. Cette envie de retomber.

Je me suis levée. Mes jambes tremblaient. J'ai pris ma tasse vide.

Je suis allée à la machine à café, comme si de rien n'était. Le bruit du percolateur. L'odeur du café. Des collègues qui discutaient. Une normalité insupportable.

Je suis restée là, debout, la tasse vide à la main. Je souriais. Je hochais la tête. Je faisais semblant d'écouter.

Mais dans ma tête, je n'étais pas là. J'étais dans cette rue étroite. Devant ce bloc gris. Dans cette cabine. Devant cette targette qui ne fermait pas.

J'étais déjà en train de retomber.

Et pour la première fois depuis onze longs jours, j'ai senti que je n'avais pas de porte de sortie.