L'aveu

Cette nuit-là, je n'ai pas dormi. J'ai tourné. Je me suis retournée. J'ai fixé le plafond. J'ai écouté Marc respirer à côté de moi. Son souffle régulier. Sa jambe lourde sur le drap. La fenêtre était ouverte et l'air ne bougeait pas. Une chaleur d'orage, collante, qui n'éclatait jamais.

J'ai pensé à Sophie. À ce qu'elle m'avait dit. À ce qu'elle m'avait avoué. À ce que je lui avais fait.

Et j'ai fini par pleurer, en mordant l'oreiller pour que ça ne sorte pas. Pas des larmes de tristesse. Pas des larmes de regret. Des larmes de culpabilité. Des larmes de honte. Des larmes de tout ce que je n'avais pas voulu voir.

3h12. Le réveil lumineux du téléphone, retourné sur la table de nuit. Le trait de lumière sous la porte. Le parquet qui craquait chaque fois que Marc se retournait. J'ai pensé à ce que j'avais fait. Pas seulement dimanche. Pas seulement le piège. Depuis un an. Depuis le début. J'avais menti. À mon mari. À mes enfants. À mes collègues. À Sophie. À moi-même.

J'avais entraîné Sophie dans quelque chose. Quelque chose que je ne maîtrisais pas. Quelque chose que je croyais contrôler. Mais je ne contrôlais rien. Karim contrôlait tout. Et moi, j'avais été l'instrument. L'appât. La tentatrice. La piégeuse.

Et Sophie, elle, avait été la proie.

Je l'avais voulue à genoux. Je l'avais voulue souffrante. Je l'avais voulue jouissante. Je l'avais voulue à ma place. Et maintenant qu'elle y était, je ne savais plus si j'étais fière ou honteuse. Si j'étais victorieuse ou coupable.

Je me suis levée. Je suis allée dans la salle de bain. J'ai allumé la petite lampe au-dessus du miroir. Je me suis regardée. La femme qui me regardait avait les yeux rouges. Les traits tirés. La mine défaite. Une trace de dentifrice au coin des lèvres. Elle ne me ressemblait pas. Ou peut-être qu'elle me ressemblait enfin.

Je me suis dit que j'allais arrêter. Que j'allais tout avouer à Sophie. Que j'allais m'excuser. Que j'allais tout réparer. Mais je savais que je ne le ferais pas. Parce que je n'étais pas assez forte. Parce que je n'étais pas assez courageuse. Parce que je n'étais pas assez… moi.

Je suis retournée me coucher. J'ai écouté Marc. J'ai regardé le plafond jusqu'à ce que le plafond devienne gris. Puis blanc. Puis jour.

Le lendemain matin

Le lundi matin. Deux jours après ma visite. 9h05. Je suis arrivée au bureau. Comme d'habitude. Café à la main. Sac sur l'épaule. Sourire de façade. Les trois marches du perron, la porte vitrée, la badgeuse qui bipe deux fois. Une chaleur de serre dans l'open space. La clim en panne depuis mercredi. Une odeur de café et de moquette chaude.

Je suis allée à ma place. J'ai allumé mon ordinateur. J'ai posé mon téléphone. Face contre table. J'ai commencé à travailler.

Et puis elle est arrivée.

Sophie.

Je l'ai vue entrer. Je l'ai vue traverser l'open space. Je l'ai vue marcher vers son bureau. Et je me suis figée. La main au-dessus du clavier. Le dossier ouvert. Le curseur qui clignotait pour personne.

Elle portait un chemisier blanc. Un beau chemisier blanc. En soie. Un décolleté en V. Pas trop. Juste ce qu'il fallait. Une jupe noire. Courte. Chic. Des collants fins. Des collants qui donnaient du style à ses jambes. Des escarpins. Bien brillants. Bien hauts. Bien sûrs d'eux.

Ses cheveux. Coiffés. Une coupe parfaite. Ses mèches brunes qui encadraient son visage. Un maquillage léger. Mais maîtrisé. Un rouge à lèvres nude. Un mascara qui allongeait ses cils. Un teint unifié. Éclatant.

Elle était… rayonnante. Élégante. Sûre d'elle. Et elle sentait le jasmin. Un parfum que je ne lui connaissais pas. Un parfum de quelqu'un qui a pris son temps devant la glace.

Ce n'était pas la Sophie de la veille. Ce n'était pas la Sophie en pyjama. Ce n'était pas la Sophie fatiguée. Ce n'était pas la Sophie brisée. Ce n'était pas la Sophie qui m'avait avoué ses doutes. Ses peurs. Ses faiblesses.

C'était une autre Sophie. Une Sophie que je ne connaissais pas. Une Sophie que je n'avais jamais vue. Une Sophie… nouvelle.

Elle s'est assise à son bureau. Elle a allumé son ordinateur. Elle a souri à Marie. Elle a souri à Paul. Elle a souri à tout le monde. Elle a sorti son carnet. Elle a commencé à travailler.

Le déni

Toute la matinée, je l'ai observée. Discrètement. Du coin de l'œil. Je la regardais écrire. Je la regardais lire. Je la regardais répondre au téléphone. Je la regardais sourire.

Elle était normale. Elle était efficace. Elle était professionnelle. Elle était… parfaite.

Je me suis dit que j'avais rêvé. Que la veille n'avait pas existé. Que Sophie n'était pas la femme de la veille. Que Sophie était cette femme-là. Cette femme rayonnante. Cette femme sûre d'elle. Cette femme qui n'avait pas besoin d'être consolée.

10h. La pause café. Elle s'est levée. Elle est allée à la machine. Elle s'est servi un café. Elle a ri avec un collègue. Elle est revenue. Elle a continué à travailler.

Rien. Aucun signe. Aucun regard. Aucun mot.

Moi, j'avais un formulaire de congés à remplir pour Christelle. Trois lignes. Une date de début. Une date de fin. Mon nom. Ma main tremblait au-dessus de la case. J'ai écrit deux fois la mauvaise année. J'ai arraché la feuille. J'ai recommencé.

Midi. La pause déjeuner. Elle a mangé avec les autres. Elle a ri. Elle a parlé. Elle a raconté une anecdote. Elle a même fait une blague. Tout le monde a ri. Moi, je n'ai pas ri. Moi, je n'ai pas mangé. Moi, je n'ai rien dit.

J'étais… perdue. J'étais… inquiète. J'étais… énervée.

15h30. La pause café de l'après-midi. Tout le monde est sorti. Fumer. Discuter. Rire. Sur le parking, derrière les poubelles, à l'ombre du mur. Il ne restait que nous deux. Sophie et moi. Face à face. Dans l'open space vide. Dans le silence. Dans la tension. La clim qui ronronnait. Une mouche qui tournait autour de la lampe.

Je n'en pouvais plus. Je n'en pouvais plus de ce sourire. De ce silence. De ce déni. De cette mascarade. Je n'en pouvais plus.

« Sophie. »

« Oui ? »

« Qu'est-ce que tu fais ? »

« Je travaille. Comme toi. »

« Non. Ce n'est pas ce que je veux dire. Qu'est-ce que tu fais ? Avec cette tenue. Avec ce sourire. Avec ce… jeu. »

« Quel jeu ? »

« Tu le sais très bien. »

« Non. Explique-moi. »

« Tu es là. Habillée comme ça. Coiffée comme ça. Maquillée comme ça. Souriante comme ça. Alors que samedi… samedi, tu étais en pyjama. Samedi, tu pleurais. Samedi, tu me racontais tout. Samedi, tu étais… toi. »

Elle a souri. Un sourire lent. Un sourire précis. Un sourire de victoire.

« C'est toi samedi qui me disais qu'on s'était fait défoncer. Et c'est toi la plus salope des deux, et tu portes un jean aujourd'hui ! »

« Quoi ? »

« Tu m'as dit : "On s'est fait défoncer dimanche… c'était chaud !" Tu te souviens ? Tu m'as dit ça. En souriant. En riant presque. Comme si c'était une blague. Comme si c'était rien. »

« Ce n'était pas ce que je voulais dire. »

« Ce n'était pas ce que tu voulais dire ? Ce n'était pas ce que tu pensais ? »

« Sophie… »

« Tu avais raison. On s'est fait défoncer. Toutes les deux. Mais pas de la même façon. Moi, je me suis fait défoncer le cul. Toi, tu t'es fait défoncer… l'âme. Une femme mariée qui se prend une bonne queue, ça n'existe pas à tous les coins de rue… en plus, le mec est trop jeune. »

« Sophie… c'est méchant… »

Elle a marqué une pause. Elle a bu une gorgée de son café. Elle a posé sa tasse. Elle m'a regardée. Ses yeux dans les miens. Ses yeux qui ne mentaient plus. Ses yeux qui ne pleuraient plus. Ses yeux qui… brillaient.

« Tu voulais me voir à genoux. Tu voulais me voir offerte. Tu voulais me voir jouir. Tu voulais me voir devenir une vraie salope comme toi. Eh bien, c'est fait. Je suis devenue ce que tu es devenue. Et tu sais quoi ? J'aime ça. »

« Quoi ? »

« J'aime ça. J'aime ce que j'ai découvert. J'aime ce que j'ai ressenti. J'aime… tes mots samedi m'ont beaucoup aidée. Merci Laura… »

« Sophie… tu es sûre… »

« Samedi, je t'ai dit que j'avais peur. Samedi, je t'ai dit que j'avais mal. Samedi, je t'ai dit que je ne savais pas. Mais aujourd'hui, je sais. Aujourd'hui, j'ai compris. Aujourd'hui, je suis simplement moi à ma place au bureau. »

« Et toi ? » a-t-elle demandé. « Tu as revu ton petit jeune ? »

Je n'avais pas de mots. Je n'avais pas de réponses. Je n'avais que des questions.

Elle s'est levée. Elle a pris son café. Elle a regardé l'heure. Elle a souri.

« Bon. Je retourne travailler. On se voit à 17h ? »

« Sophie… »

Elle est retournée à son bureau. Elle a posé son café. Elle s'est assise. Elle a allumé son écran. Elle a souri. Comme si de rien n'était. Comme si elle n'avait pas dit ce qu'elle venait de dire.

Moi, je suis restée figée. Debout. Au milieu de l'open space. À la regarder. À la regarder être libre. À la regarder être elle. À la regarder être ce que je n'étais plus.

Et une chose s'est installée en moi. Une chose sombre. Une chose froide. Une chose que je ne connaissais que trop bien. Une chose que Karim avait réveillée. Une chose que je n'avais jamais montrée à personne.

L'idée noire.

L'idée de reprendre la main.

17h

17h. Fin de journée. Les collègues ont commencé à ranger leurs affaires. À éteindre leurs écrans. À se dire au revoir. À partir. Un par un. Jusqu'à ce qu'il ne reste que nous deux. Sophie et moi. Dans l'open space vide.

Elle a rangé son carnet. Elle a éteint son ordinateur. Elle a pris son sac. Elle s'est levée. Elle a souri. Ce sourire que je ne connaissais pas. Ce sourire qui en disait long. Ce sourire qui disait : « Je sais. »

« On y va ? »

« Oui. »

On est sorties. Ensemble. Comme d'habitude. Comme tous les soirs. Le parking brûlant. Le bitume qui collait sous les talons. Les voitures qui sentaient le plastique chaud. On est montées dans ma voiture. Elle s'est assise côté passager. Elle a attaché sa ceinture. Elle a posé son sac entre ses pieds. Elle a baissé sa vitre. Elle a allumé une cigarette. Elle a soufflé la fumée dehors, vers le ciel blanc.

J'ai démarré. J'ai mis la clim à fond. Je suis sortie du parking. J'ai pris la route. La route habituelle. Celle qui mène à son arrêt de bus. Celle où je la dépose tous les soirs. Le carrefour. Le rond-point. Le panneau. Mais ce soir, je n'ai pas tourné. Ce soir, j'ai continué. Ce soir, je l'ai emmenée ailleurs.

Elle ne l'a pas tout de suite remarqué. Elle regardait par la fenêtre. Les immeubles. Les voitures. Les passants. La ville qui défilait. Puis elle a tourné la tête. Elle m'a regardée.

« Tu ne m'as pas déposée. »

« Non. »

« Où est-ce qu'on va ? »

« Chez toi. »

« Chez moi ? »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

« Pour parler. »

« De quoi ? »

« De tout… »

Elle a marqué un silence. Un long silence. Elle a regardé la route. Puis moi. Puis la route. Puis ses mains. Puis ses genoux. Elle a écrasé sa cigarette dans le cendrier de la portière.

« Pourquoi tu veux me parler maintenant ? Pas demain ? »

« Parce que tu as raison. Depuis samedi, j'ai envie de te parler. Sur ce que j'ai fait. Sur ce que je suis devenue. Alors je veux te parler. Vraiment cette fois. Sans mensonges. Sans faux-semblants. Sans rien. »

Elle a hoché la tête. Lentement. Elle n'a rien dit. Elle a juste regardé par la fenêtre.

Le trajet

La voiture roulait. Le silence était lourd. Épais. Presque insupportable. Je sentais Sophie qui attendait. Qui attendait que je parle. Qui attendait que je commence. Alors j'ai commencé.

« Je le vois demain. »

« Demain ? Qui, Karim ? »

« Oui. Tous les mardis matin, presque. C'est notre jour. Notre rituel. Juste avant d'aller travailler. »

« Et vous faites quoi ? »

« La même chose. Toujours la même chose. »

« C'est-à-dire ? »

« Je lui fais une pipe. À genoux. Dans son studio. Chaque mardi. Sur un coussin que je garde dans son placard. C'est notre rituel. Notre habitude. Notre… marque. Une pipe hebdomadaire. »

Elle a tourné la tête. Elle m'a regardée. Ses yeux dans les miens. Ses yeux qui ne mentaient plus. Ses yeux qui ne pleuraient plus. Ses yeux qui brillaient. D'une lueur que je ne connaissais pas.

« Une pipe hebdomadaire. »

« Oui. »

« C'est dégradant. »

« Oui. Et alors ? »

« Et alors tu aimes ça. »

« Oui. »

« Et lui ? »

« Lui aussi. »

« Tu es mariée, Laura !!! »

« Pas la peine de me le rappeler ! »

« Et tes enfants ? Tu les déposes à l'école ? »

« Le mardi, Mme Ferreira, la voisine du dessus, les dépose avec ses enfants. »

« Et moi ? »

« Tu le sais maintenant. »

Elle a souri. Un sourire que je ne connaissais pas. Un sourire de femme qui venait de comprendre. Un sourire de femme qui venait de gagner. Mais ce sourire n'était pas froid. Il n'était pas méchant. Il était… compatissant.

« Laura… »

« Oui ? »

« Je veux tout savoir. »

« Tout savoir ? »

« Oui. Comment tu l'as rencontré. Comment ça a commencé. Comment tu as accepté. Comment tu es devenue… ça. Je veux tout savoir. Parce que je suis passée par là. Parce que je te comprends. Parce que je veux t'aider. »

J'ai senti quelque chose se détendre en moi. Quelque chose que je n'avais pas senti depuis longtemps. Quelque chose qui ressemblait à de la confiance. À de la complicité. À de l'amitié.

« Tu veux vraiment savoir ? »

« Oui. »

« Tout ? »

« Tout. »

Alors j'ai parlé. Longuement. Sans m'arrêter. Je lui ai raconté. Le site de discussion. Les messages. Les nuits. Les longs SMS. Les questions. Les réponses. Les fantasmes. Les aveux. Le café. La première fois. Les toilettes. La fellation. Les rendez-vous. Les règles. Les plugs. Les punitions. Les récompenses. Tout. Absolument tout. Le rond-point est passé deux fois sous les roues sans que je le voie.

Elle m'écoutait. Les yeux écarquillés. La bouche entrouverte. Elle ne disait rien. Elle buvait mes paroles. Elle hochait la tête. Elle souriait. Elle rougissait. Elle frissonnait.

Quand j'ai eu fini, elle a pris une grande inspiration. Elle a regardé par la fenêtre. Puis elle m'a regardée. Ses yeux brillaient. D'une lueur que je connaissais bien. D'une lueur que je n'avais pas vue depuis longtemps. D'une lueur… excitée.

« Laura… »

« Oui ? »

« Tu sais ce que je pense ? »

« Quoi ? »

« Je pense que tu as de la chance. »

« De la chance ? »

« Oui. De la chance d'avoir trouvé quelqu'un comme lui. Quelqu'un qui te connaît. Quelqu'un qui te comprend. Quelqu'un qui te guide. Quelqu'un qui te fait découvrir des choses. Quelqu'un qui te fait sentir vivante. »

« Sophie… »

« Moi aussi, j'ai ressenti quelque chose. Moi aussi, je suis devenue quelqu'un d'autre l'instant d'un après-midi. Et je ne regrette rien. »

Elle a marqué une pause. Elle a respiré. Elle a souri. Un sourire que je ne connaissais pas. Un sourire de femme qui venait de se libérer. Un sourire de femme qui venait de se découvrir.

« Mais il y a une chose que je dois te dire. »

« Quoi ? »

« Depuis qu'on est dans la voiture… depuis qu'on parle de lui… depuis que tu me racontes tout… je… »

« Tu quoi ? »

« Je suis mouillée. »

« Quoi ? »

« Ma petite culotte est trempée. Je suis excitée. Comme avant. Comme quand je te racontais mes histoires. Comme quand je te parlais de mes plans cul. Comme quand je te faisais fantasmer. »

Elle a posé sa main sur mon genou. Juste posé. Deux secondes. La chaleur de sa paume à travers le jean. Puis elle l'a retirée.

J'ai souri. Un sourire que je ne connaissais pas. Un sourire de femme qui venait de retrouver quelque chose. Un sourire de femme qui venait de retrouver quelqu'un. Un sourire de femme qui venait de retrouver son amie.

« Là, je te retrouve enfin dans ton état normal. »

Elle a ri. Un rire franc. Un rire vrai. Un rire de femme qui venait de se libérer. Un rire de femme qui venait de se retrouver.

« J'ai juste été troublée. Et tu m'as aidée. »

« Je t'ai aidée ? »

« Oui. Tu m'as aidée à comprendre. À comprendre ce que je ressentais. À comprendre ce que je voulais. À comprendre ce que j'étais. Et maintenant, je sais. »

« Tu sais quoi ? »

« Nous sommes femmes. Des femmes avec des désirs. Des femmes avec des envies. Des femmes avec des fantasmes. Et je suis aussi une femme qui aime le sexe. Une femme qui aime le plaisir. Une femme qui aime… être une femme. »

Elle a marqué une autre pause. Elle a respiré. Elle a souri. Un sourire que je connaissais. Un sourire de femme qui venait de se découvrir. Un sourire de femme qui venait de s'accepter.

« Et toi ? » a-t-elle demandé. « Tu l'as revu plusieurs fois depuis dimanche ? Depuis l'anniversaire de ton amie ? »

Je n'ai pas répondu. J'ai souri. Un sourire qui en disait long. Un sourire qui disait que oui. Un sourire qui disait que je le voyais encore. Un sourire qui disait que je le verrais toujours.

« Et demain ? »

« Oui. Demain. 7h. Comme tous les mardis. »

« Et tu vas lui faire quoi ? Tu vas lui sucer la bite, pas plus ? »

« Oui. C'est notre règle. Enfin, c'est sa règle. Et il y a autre chose. Il exige que je vienne t'embrasser après. Toi. Le mardi matin, quand j'arrive au bureau, je dois passer derrière ton bureau, me pencher, et te faire la bise. Avec sa bouche encore sur la mienne. Avec son goût encore dans ma gorge. C'est lui qui l'a décidé. Et je le fais. Je me penche, je t'embrasse, je te dis bonjour, et je retourne à ma place. »

Sophie n'a rien dit. Elle a porté sa main à sa bouche. Elle a regardé la route. Elle a passé sa langue sur ses lèvres. Une fois. Deux fois.

« Ah ! Oui… Et tu aimes ça ? »

« Oui. »

« Et lui ? »

« Lui, il me remplit la bouche. Parfois j'avale. Parfois je le reçois sur le visage. »

« Eh bien ! Une vraie chienne… Je n'arrive pas à y croire. »

« Et toi ? »

« Moi ? »

« Oui. Toi. Est-ce que tu veux venir ? »

« Venir ? »

« Oui. Venir prendre une petite revanche. Il t'a défoncé le cul. Tu lui manges la queue. Et tu le fais jouir. »

« Laura… tu es folle. »

« Oui. Tu peux venir voir. Tu peux apprendre. Tu peux comprendre. Tu peux… participer. »

« Laura… je ne me sens pas prête… c'est difficile à m'imaginer face à lui à nouveau. »

« Sophie… je me suis dit la même chose. Trois semaines plus tard… j'étais à genoux à lui tailler une pipe dans un parc public. »

« Je ne veux pas te voler ta place. Je ne veux pas prendre ta place. Je veux juste… être là. À côté de toi. »

J'ai souri. Un sourire de femme qui venait de gagner. Un sourire de femme qui venait de retrouver. Un sourire de femme qui venait de… s'amuser.

« D'accord. »

« D'accord ? »

« Oui. D'accord. Demain. 7h. Sois prête. Je t'emmène. »

« Merci Laura. »

« De quoi ? »

Elle n'a pas répondu.

Elle a tourné la tête. Elle a regardé par la fenêtre. Elle a souri. Un sourire que je ne connaissais pas. Un sourire de femme qui venait de se découvrir. Un sourire de femme qui venait de s'accepter.

Et moi, j'ai souri. Un sourire que je ne connaissais pas. Un sourire de femme qui venait de retrouver son amie. Un sourire de femme qui venait de retrouver sa complice. Un sourire de femme qui venait de retrouver… elle-même.

Chez Sophie

On est arrivées chez Sophie. J'ai garé la voiture. J'ai coupé le moteur. On est restées là. Dans le silence. Dans la voiture. À regarder l'immeuble. À regarder la porte. À regarder la vie normale qui l'attendait. La clim s'est arrêtée. La chaleur est remontée d'un coup dans l'habitacle.

« Tu veux entrer ? »

« Non. »

« Pourquoi ? »

Elle s'est tournée vers moi. Elle m'a prise par la main. Elle m'a regardée. Longuement. Intensément. Puis elle a parlé. Doucement. Presque un murmure.

« Laura. »

« Oui ? »

« Pourquoi ? Tu ne peux pas arrêter ? Ou tu ne veux pas arrêter ? »

« Je ne peux pas arrêter. »

« Pourquoi ? »

« Parce que j'ai besoin de lui. »

« Vraiment ? »

« Sophie… »

Elle a ouvert la portière. Elle est descendue. Elle a pris son sac. Elle a regardé la rue. Puis moi. Puis la rue. Puis le ciel.

« Je te laisse. Je vais prendre une douche et penser à demain. »

« Sophie… »

Elle a claqué la portière. Elle a traversé la rue. Elle a marché vers son immeuble. Elle n'a pas regardé derrière elle. Elle n'a pas hésité. Elle n'a pas ralenti. Elle est partie. Comme ça. Sans un mot. Sans un au revoir. Sans rien.

Et moi, je suis restée là. Dans ma voiture. Devant chez elle. À la regarder s'éloigner. À la regarder disparaître. À la regarder être elle. À la regarder être ce que je n'étais plus. La sueur coulait dans mon dos. Je n'ai pas démarré tout de suite. J'ai attendu que sa fenêtre s'allume au quatrième étage. Puis je suis rentrée. J'ai dit bonjour à Marc. J'ai demandé à ma fille si ses devoirs étaient faits. J'ai mangé. J'ai débarrassé. J'ai menti.

La voix

Et quelque part, dans un coin de ma tête, une petite voix murmurait :

« Tu as gagné. Tu as perdu. Tu as aimé. Tu as souffert. Tu as vécu. »

« Et maintenant ? »

Je n'avais pas de réponse.

Parce que Sophie, elle, savait.

Et c'était peut-être ça, la vraie victoire.

Ou la vraie défaite.

Je ne savais plus.

Je ne savais plus rien.

Et pour la première fois depuis longtemps, ça ne me faisait plus peur.

Ça me faisait… rien.

Et c'était peut-être ça, le pire.