Je me souviens du jour où tout a commencé. Pas le jour où j'ai rencontré Karim. Avant. Le jour où Sophie m'a ouvert une porte que je ne savais pas fermée.

Je n'ai jamais été une femme qui s'impose. Je l'ai toujours su, même si je n'osais pas me l'avouer. Je suis celle qui dit oui avant qu'on ait fini de demander. Celle qui débarrasse pendant que les autres parlent encore. Celle qui s'efface pour que les autres existent.

Avec Sophie, c'était différent. Avec elle, je pouvais tout dire sans être jugée. Elle écoutait. Elle comprenait. Elle ne me regardait pas comme si j'étais bizarre ou trop compliquée. Avec elle, je me sentais moi-même. Mais c'était moi qui parlais, moi qui choisissais ce que je voulais dire. Je restais aux commandes.

Avec Karim, c'est autre chose. Avec lui, c'est lui qui parle, lui qui ordonne. Moi, je réponds, j'agis. Je n'ai plus le choix. Et c'est là, dans cette perte de contrôle, que je me sens le plus vivante.

Sophie est entrée dans ma vie il y a trois ans. Elle était nouvelle dans l'entreprise, responsable des achats. On s'est rencontrées autour d'une pause café, comme tout le monde. Une remarque sur le temps, une autre sur le boulot, et puis cette complicité qui s'installe sans qu'on sache pourquoi.

Elle rit fort. Un rire qui part du ventre, qui traverse tout l'open space et qui fait relever la tête au directeur. Elle fume en cachette derrière le local poubelles, deux cigarettes le matin, une l'après-midi, et elle revient avec l'haleine à la menthe. Elle boit du vin blanc. Sec, très froid, dans un petit verre à pied, même à midi, même en semaine. Quand on va au café d'en face, elle commande “un verre de blanc”, et la serveuse ne demande même plus lequel.

Elle roule dans une vieille Audi grise, cabossée à l'aile droite, avec un coffre plein de bouteilles vides et de dossiers. Elle conduit mal. Elle conduit vite. Elle klaxonne.

Elle a cette façon de raconter qui vous happe. Elle raconte tout. Les hommes qu'elle voit, les positions qu'elle préfère, les pratiques qu'elle explore. Elle raconte avec des détails, avec des rires, avec des mimiques qui donnent vie à chaque scène. Elle raconte tellement bien que je me suis retrouvée, plusieurs fois, à avoir les jambes serrées sous mon bureau, à sentir une chaleur monter entre mes cuisses.

Le soir, dans mon lit, je pensais à ses histoires. Je me caressais en imaginant les scènes qu'elle décrivait. Je regardais les hommes d'une autre manière, comme si Sophie m'avait donné une nouvelle paire de lunettes. Les passants dans la rue, les collègues, même mon mari parfois. Je me surprenais à les observer, à les jauger, à imaginer ce qu'ils pourraient être.

Un jour, elle m'a dit une chose que je n'ai pas oubliée. On sortait du bureau, il pleuvait, elle a allumé une cigarette sous l'auvent et elle m'a regardée. “Toi, Laura, tu n'es pas sage. Tu es docile. Ce n'est pas pareil.” J'ai ri. J'ai dit que je ne voyais pas la différence. Elle a soufflé la fumée sur le côté et elle a répondu : “Le jour où tu la verras, tu m'appelles.” Elle avait compris avant moi. Bien avant.

Mercredi, retour de vacances.

Ce jour-là, on était sur une terrasse de café, en face du bureau. La pause déjeuner. Le soleil de septembre. L'air chaud. On avait commandé des salades qu'on picorait sans vraiment les manger. Elle avait pris son verre de blanc. Moi, de l'eau gazeuse, avec la rondelle de citron que je n'aime pas et que je laisse toujours au fond.

Sophie était en train de me parler d'un dossier, de je ne sais plus quelle réunion, quand son téléphone a vibré sur la table. Elle a regardé l'écran. Un sourire lui est monté aux lèvres. Elle a tapé une réponse rapide, sans me quitter des yeux.

Elle a dit : “Il arrive.”

Deux mots. Rien de plus.

“Qui arrive ?” J'ai demandé, sans trop oser.

Elle a souri, a posé sa fourchette et elle est partie.

Un homme qu'elle voyait de temps en temps ? Un homme marié ? Ou peut-être pas. Je ne savais pas.

“Je dois y aller.” Elle a pris son sac. “On se retrouve au bureau pour 14h30 ?”

Elle est partie avant que j'aie pu répondre. Elle a traversé la rue, a ouvert la portière d'une voiture noire qui attendait au bord du trottoir. Elle s'est glissée à l'intérieur. La voiture est partie.

Je suis restée là, seule, devant ma salade à moitié mangée, à regarder la voiture disparaître au coin de la rue. Son verre de blanc était encore à moitié plein. Sa cigarette se consumait dans le cendrier. J'ai payé les deux consommations et je suis rentrée à pied, lentement, en regardant les vitrines sans les voir.

Sophie est revenue à 14h15 précises. Elle était souriante, légèrement décoiffée, les joues rouges. Elle s'est assise à son bureau comme si de rien n'était.

Elle a parlé du dossier belge. De l'assurance. Du rendez-vous avec les collègues de Metz. Elle parlait d'une voix normale, posée, comme si elle avait passé sa pause à boire un café tranquille.

J'écoutais ses mots sans les entendre. Je la regardais. Ses cheveux qui n'étaient pas tout à fait en place. Ce sourire qui ne quittait pas ses lèvres. Cette façon qu'elle avait de bouger, comme si son corps était encore ailleurs.

Je voulais lui poser des questions. Tellement de questions. Qui était cet homme ? Où étaient-ils allés ? Qu'avaient-ils fait ? 

Mais je ne pouvais pas. Je ne savais pas comment poser ces questions sans paraître déplacée, sans laisser voir que je brûlais de savoir, que j'étais obsédée par son histoire.

Je suis restée silencieuse toute l'après-midi. Je faisais semblant de travailler. Mais dans ma tête, je revoyais la scène. La voiture noire. La portière qui s'ouvre. Sophie qui monte à l'intérieur. Les deux heures qui ont suivi.

17h13. Je me souviens de cette heure parce que c'est la première fois de ma vie que j'ai osé poser une question directe à quelqu'un.

Les autres étaient partis. On était seules dans l'open space. Sophie rangeait ses affaires. Je la regardais faire, le cœur battant.

“Sophie...”

Elle a levé les yeux.

“J'aurais une petite question.”

Je cherchais les mots. Je les cherchais trop longtemps. Je parlais sans rien dire, des phrases qui n'en finissaient pas, des détours, des précautions, je tournais autour du sujet comme si j'avais peur de me brûler.

Elle me regardait avec un sourire amusé.

“Laura, respire. Pose ta question.”

J'ai pris une inspiration. Je me suis lancée.

“C'était qui le mec, à la pause du midi ?”

Elle a souri. Elle a mordu sa lèvre. Elle a fait durer le suspense.

“Je t'ai parlé de Jérôme.” Elle a posé son téléphone. “Eh bien, c'était lui. Il est de passage dans la région. On a pris une petite pause pour nous.”

J'ai senti mes joues brûler. La question suivante est sortie comme un réflexe, avant que j'aie eu le temps de la retenir.

“Vous êtes allés dans un hôtel ?”

Elle a secoué la tête. Elle avait ce sourire que je lui connaissais, ce sourire complice, un peu coquin.

“On n'a pas beaucoup de temps. Donc, c'était dans sa voiture.”

Bug total.

J'ai senti le monde s'arrêter. La voiture. Elle avait fait ça dans une voiture. En pleine journée, en pleine rue, comme si de rien n'était. C'était tellement audacieux, tellement... libéré.

Je voulais savoir. Et en même temps, je ne voulais pas savoir. Je voulais tout comprendre, et en même temps, j'avais peur de ce que cela réveillerait en moi.

“Sophie, t'es folle”, j'ai dit. Mais ma voix tremblait. Elle ne disait pas ce que je voulais vraiment dire.

Elle a ri. “Folle ? Non. Juste vivante. Tu devrais essayer, Laura. Les hommes, c'est comme tout. Il faut savoir ce qu'on veut et le prendre.”

J'ai secoué la tête. “Je ne pourrais jamais.”

“Pourquoi ?”

“Parce que... je suis mariée.”

Sophie a posé sa main sur mon bras. Elle m'a regardée avec cette tendresse qu'elle avait parfois.

“Laura, ce n'est pas compliqué. Un homme, il veut une femme qui sait ce qu'elle veut. Qui n'a pas peur de demander. Qui n'a pas peur d'oser. Et crois-moi, ils adorent quand on se laisse guider.”

Elle s'est penchée plus près. “Faut pas que tu réfléchisses trop. Faut que tu te laisses porter.”

Je ne savais pas quoi répondre. Alors j'ai hoché la tête, comme si j'avais compris.

Sophie n'a jamais su. Elle ne sait pas que ce jour-là, elle a planté une graine. Elle ne sait pas qu'en me racontant ses histoires, elle m'a rendue curieuse au point de vouloir découvrir ce que les hommes attendent de moi.

Elle ne sait pas que c'est grâce à elle que j'ai eu le courage d'envoyer ce premier message à Karim. Qu'elle est un peu ma complice, sans le savoir. Que sa liberté m'a donné envie d'oser.

Avec Sophie, je suis moi-même parce qu'elle me permet d'être curieuse. Avec Karim, je suis moi-même parce qu'il me permet d'être autre chose.

Ce soir-là, en rentrant chez moi, j'ai pensé à Sophie. À cet homme. À la voiture noire. J'ai pensé à elle dans cette voiture, à ce qu'elle avait fait, à ce qu'elle avait ressenti.

Je me suis allongée sur mon lit. Mon mari dormait à côté de moi. J'ai pensé à ce que Sophie m'avait dit. “Les hommes, ils adorent quand on se laisse guider.”

J'ai pensé à Karim. Je ne le connaissais pas encore à ce moment-là. Pas vraiment. Mais je le cherchais. J'étais en train de le chercher sans le savoir.

Je me suis caressée ce soir-là. J'ai pensé à Sophie, à la voiture, à ce que j'aurais fait à sa place. J'ai imaginé un homme, un inconnu. J'ai imaginé qu'il me guidait. Qu'il me disait ce qu'il attendait de moi.

Je suis venue en pensant à cette voix, à cette main, à ce contrôle.

Je ne savais pas encore que, un mois plus tard, je trouverais enfin celui qui me dirait quoi faire.

Karim est arrivé dans ma vie par un message. Un message banal sur internet, presque anodin. Un complément de questions sur moi. Puis des échanges qui s'allongeaient, qui devenaient plus intimes, plus profonds.

Il avait 23 ans. Il était drôle, intelligent, et il avait cette façon de me poser des questions que personne ne me posait. Des questions sur moi, sur mes envies, sur mes secrets.

Un jour, il m'a demandé : “Qu'est-ce que tu fais quand tu es seule ?”

Je ne sais pas si c'est Sophie qui m'a préparée à ça. Je ne sais pas si c'est Karim qui a réveillé quelque chose qui dormait en moi depuis toujours.

Je sais juste que, pour la première fois de ma vie, j'ai trouvé quelqu'un qui me dit qui je dois être. Et que, pour la première fois, ça me fait du bien.